Sorti sur les écrans français ce mercredi, Angel, premier film en décors et d'époque, du réalisateur François Ozon a de quoi décontenancer plus d'un spectateur. Remise à niveau avec les explications du jeune maître au travers des extraits d'une conférence de presse en région.Réaliser le film en anglais était une nécessité ?
François Ozon : Cela me semblait obligatoire après avoir lu le bouquin d'Elizabeth Taylor. J'ai tout de suite eu le sentiment qu'il s'agissait d'une histoire typiquement anglaise, et qu'il n'y avait aucune raison de l'adapter en langue française. Quand j'ai décidé d'acquérir les droits du livre, j'ai d'ailleurs pris connaissance qu'un producteur français avait déjà tenté d'adapter le récit, en transposant l'intrigue en France dans les années 60. Ca ne fonctionnait pas du tout. L'histoire d'
Angel entre tout à fait dans la grande tradition littéraire anglaise du début du 20e siècle. De plus, le livre est inspiré d'un authentique écrivain anglais dénommé Marie Connelly : une auteur de la même génération d'Oscar Wilde, la préférée - paraît-il - de la Reine Victoria, une artiste totalement oubliée depuis.
Diriger vos comédiens en langue anglaise ?
François Ozon : Mis à part
Charlotte Rampling et
Lucy Russell, tout le casting était constitué d'Anglophones. Je les ai dirigés en anglais - il fallait être dans le bain ! Au début, je trouvais ça un peu angoissant, pour la simple raison que je ne parle pas couramment la langue de Shakespeare - ce n'est pas ma langue maternelle. Mais on s'habitue très vite. Les acteurs anglais ont une grande tradition théâtrale pour la plupart d'entre eux ; ils travaillent beaucoup plus leur scène en amont. Quand ils arrivaient sur le plateau, ils avaient donc déjà une idée de ce qui allait se passer ; ils me proposaient même certaines choses. Après, je choisissais ou non d'en tenir compte. Mais par rapport aux acteurs français qui ne connaissent pas bien leur texte, qui improvisent, qui sont un peu plus bordeliques, au moins là, il existait une certaine discipline. Ca m'a beaucoup aidé. Dans un contexte de complexité des scènes, des décors, des costumes, avoir des acteurs très professionnel fut un véritable plaisir.
Pour incarner Angel, vous avez été cherché l'actrice principale de Dirty Dancing 2 ? C'était un peu culotté ?
François Ozon : Mais si Angel avait été cinéaste, n'aura-t-elle pas réalisé ce film ? Pour être honnête, je ne connaissais pas du tout
Romola Garai. J'ai demandé à la directrice de casting anglaise de me faire rencontrer toutes les jeunes actrices du pays - âgées de 20 et 30 ans - qui pouvaient incarner Angel. J'ai ainsi rencontré Romola. Je l'ai trouvé incroyable. J'ai eu un coup de foudre. Je trouvais son jeu complexe, réunissant plein de facettes, de l'innocence et en même temps une certaine ironie qui collait tout à fait à l'idée que je me faisais du personnage. Elle savait être séduisante et banale à la fois, grotesque... Enfin, elle n'avait peur de rien. Je pense qu'elle s'est lâchée de cette manière car elle devait penser qu'elle n'aurait pas le rôle, que je choisirais une actrice plus populaire qu'elle. Elle s'est donc complètement lâchée durant les essais. Ce n'est que plus tard que j'ai découvert les films dans lesquels elle avait tournés. Elle m'avait d'ailleurs interdit de regarder
Dirty Dancing 2. Ce que j'ai fait en cachette ceci dit en passant... Romola est une très grande actrice. Elle a participé à de nombreux projets théâtraux. Je pense que l'aventure de Dirty Dancing fut un accident dans son parcours. Elle est partie à Hollywood, m'a-t-elle raconté, parce que
Tarantino devait produire le film. Et puis en définitive, il s'est barré au dernier moment. Romola raconte tout ceci comme un enfer. En tous cas, après cette expérience, elle est bien vite rentrée en Angleterre pour se consacrer beaucoup plus au cinéma d'auteur.
Angel, une réflexion sur l'art ?
François Ozon : Ca m'intéressait effectivement de discuter de la condition de l'artiste. Je l'avais plus ou moins fait auparavant, avec
Swimming Pool, notamment sur le processus de la création. Avec Angel, je souhaitais accéder à une réflexion concernant la reconnaissance de l'artiste. En quoi est-ce important pour un artiste d'être reconnu ? De rencontrer le public ? De rencontrer les critiques ? Que son oeuvre rencontre un échos !?! J'ai ainsi raconté, en parallèle, deux histoires dans le film : celle d'Angel bien entendu, mais aussi celle d'Esmé, son mari. Angel rencontre le succès presque par hasard, parce que son art correspond à ce que les gens ont envie de lire. Ce n'est pas tant la qualité de son oeuvre qui fait son succès, mais plutôt sa capacité à toucher un public au moment où il a envie de lire ce genre de livre. Esmé ne correspond pas du tout à son époque, il est peut-être même en avance sur son temps. La noirceur, l'expressionnisme de ses tableaux, ne correspondent pas du tout aux goûts des gens. On dit souvent que la Grande Guerre a fait basculer l'Europe dans un nouveau siècle. Tout d'un coup, d'une manière ironique, après que les hommes aient vécu les horreurs du conflit, l'appréhension des oeuvres d'Ismé change, tandis que l'art d'Angel va complètement disparaître - parce que le public n'a plus du tout envie de lire ses ouvres bluettes... Ce qui m'intéressait, c'était donc de poser cette question : "Quel est le plus important pour un artiste, aujourd'hui : connaître la célébrité tout de suite, ou s'inscrire dans une certaine intemporalité ?"
Toute la beauté du monstre qu'est Angel est peut-être de croire en l'irréel ?
François Ozon : Absolument. Angel préfère rêver sa vie ; elle se construit son monde. J'avais envie de travailler cette ambiguïté. On dit souvent qu'il faut garder ses rêves d'enfant. Je pense que cette expression est fausse. Quand on est enfant, on fait de mauvais rêves, dans le sens où ils sont faux. Il faut bien sûr suivre ses passions. Mais en vieillissant, les temps changent. Adulte, les rêves se transforment. Les rêves d'Angel font ses succès. Elle s'y accroche. Mais ses rêves vont aussi faire sa perte. Et d'une certaine manière, ce dont elle a rêvé, Paradise - ce château de princesse -, va devenir son tombeau dans la seconde partie du film.
Ce fut un projet facile à financer ?
François Ozon : Les Anglais ne m'ont pas tellement aidé. Ils ne comprenaient pas pourquoi j'avais envie de faire un film comme ça. Angel est une co-production belge, anglaise et française. Je dirai même que la majeure partie des financements arrive de Belgique et de France. De manière très naïve, mes producteurs et moi avons crû que réaliser un film d'époque et en costume plairait aux Anglais. Pas du tout en réalité ! Chez eux, dès qu'ils allument la BBC, ils ont à l'écran une série d'époque édouardienne ou victorienne. Pour eux, c'est très académique. Donc moi, qui aie une réputation de réalisateur un peu marginal pour eux, ils ne comprenaient pas que je puisse m'attacher à un tel projet. Beaucoup de Français ont réalisé des films en anglais ; et à chaque fois, ce fut un bide. Les Anglais pensent que les Français ne sont pas capables de comprendre leur culture.
Vous aviez, dès le début, un postulat international ?
François Ozon : Non... sinon je serai allé chercher Hollywood. Mais j'avais des possibilités ! Certains producteurs américains étaient intéressés par le projet. Mais il aurait fallu faire un happy-end, prendre une actrice très connue. Il aurait fallu changer l'histoire... Non... Ce film a été réalisé un peu contre toutes les attentes. Les conditions de tournage ont été difficiles. A partir du moment où mon choix s'est porté sur des acteurs peu connus, les financiers se sont posés beaucoup de questions. En plus, ils trouvaient le personnage principal antipathique... On s'est lancés dans l'aventure avec beaucoup de boulets aux pieds.
Ce n'était pas pour vous déplaire ?
François Ozon : J'ai connu le même genre d'ambiance avec le film
Sous le sable. On me reprochait de faire un film avec des personnes âgées, qui parle de la mort. On n'arrêtait pas de me dire que Charlotte Rampling était finie, que
Bruno Cremer n'était plus bon que pour Mégret... Voilà ! Au début, tout le monde était contre nous. Et puis, quand le film est sorti, miracle ! Le public a soutenu le film. Ce film a quand même cumulé plus de 700 000 entrées, ce qui est pas mal pour un film traitant d'un sujet aussi triste... Pour Angel, j'espère que les choses se passeront de la même manière. On verra !
Quel regard portez-vous sur les financiers du cinéma français ?
François Ozon : Je pense qu'il existe en France un cinéma à deux vitesses. D'un côté des films qui sont produits pour la télé, avec des casting qui leur convient, avec une ligne scénaristique qui leur convient... et puis des petits films qui se font sans chaîne de télévision, dans des conditions très difficiles, qui sont réalisés par des auteurs passionnés. Il y aussi les films du milieu, dirai-je, qui existent de moins en moins. Personnellement, je suis peut-être un contre exemple. J'arrive encore à faire des films réunissant un certain budget, avec des ambitions, avec des éléments qui ne vont pas nécessairement dans le sens du poil du public, des films exigeants, mais qui arrivent quand même à avoir un certain succès. Je ne sais pas ce que donnera Angel, mais... Je pense qu'il faut, aujourd'hui, une espèce d'état des lieux du cinéma français, qu'il y ait une volonté politique de changer l'ordre des choses, de faire en sorte que ce cinéma de qualité - qui a toujours existé en France - puisse toujours vivre. Qu'on ne soit pas obligés de faire des films en DV avec trois francs six sous, ou la dernière comédie avec je ne sais quel casting à la mode...
Retranscrit par Reynald Dal Barco