Evoquer la naissance, la vie, la mort, avec pour liant, l'amour. Quel homme n'a pas souhaité l'immortalité pour que celui-ci demeure éternel ? Quel homme n'a pas chercher la fontaine de jouvence pour y parvenir ? Pour la femme, la mort n'est-elle pas le ticket de l'éternité ? Un passage pour une renaissance ? Quelle que soit la réponse,
Aronofsky a conclu que le mythe de la vie éternelle avait traversé les âges, et les cultures. Le cinéaste tenait donc là un sujet qui parlerait à tous. Si la littérature s'en est repu, le cinéma n'a que trop rarement évoquer la question. Trop complexe à mettre en forme. Sauf pour Aronofsky. Après beaucoup de recherches sur la civilisation maya, après avoir décortiqué la Bible, le New-Yorkais d'origine possédait la trame de son troisième film. Mais la traiter seulement au présent semblait trop restrictif. Qu'à cela ne tienne ! Il conterait cette quête au passé, au présent et au futur, sous la forme de la plus belle des histoires d'amour, et cela, sur 1500 ans. Pour être plus précis, en s'affranchissant de la dialectique Aronofsky(enne), l'intrigue de
The Foutain (méli-mélo savant) débute au 16e siècle, se déroule véritablement au 21e, et se clôturera au 25e.
S'en était trop pour Hollywood. Après des promesses avoisinant les 90 millions de dollars, après les « sauve qui peut » de
Brad Pitt et de
Tilda Swinton, les rats du business quittaient le navire. A 17 ou 18 semaines du tournage, Aronosky n'avait plus un rond, alors que, visiblement, 18 millions de dollars avaient déjà été dépensés - sans qu'une seule minute n'ait été tournée. Bien avant,
Hugh Jackman remplaçait Pitt. Entre temps, Darren rencontrait la « trop belle »
Rachel Weisz. Qu'il se rassure, le spectateur y a gagné au change. N'est-ce pas lorsqu'on a les mains dans la merde qu'on trouve les meilleures idées (notamment pour s'en sortir) ? Comme l'évoquaient encore les deux producteurs du film (coéquipiers de Darren depuis
Pi) : « Nous avons réalisé le film que nous souhaitions. » Argument de circonstance ? Certainement pas ! Avec malice, avec ingéniosité,
Darren Aronofsky a joué des plans rapprochés (souvenez-vous du montage de
Requiem For A Dream), et il est allé tourner au Canada plutôt qu'en Australie. Au final, millions ou pas, le grand spectacle des couleurs est au rendez-vous.
Alors, pourquoi tout se tapage ? Pour The Fountain : l'histoire de Thomas (le capitaine), de Tommy (le chercheur) et de Tom (le voyageur du temps), tous trois incarnés par Jackman, tous trois amoureux fous (à la vie, à la mort) d'Izzy (Rachel Weisz)… Izzy est, tour à tour, la reine d'Espagne au temps de l'Inquisition, une épouse atteinte d'un cancer incurable, une fontaine de jouvence symbolisée par l'arbre biblique : un arbre vivant qui traversera l'espace en direction de la nébuleuse Xibalba, au sein de la bulle de Tom, devenu lui-aussi immortel (puisque l'amour rend invincible, puisqu'il a résolu l'incroyable mystère en 2005)... Thomas, Tommy et Tom ont le même esprit. Tommy et Tom ont le même corps. Tous trois sont les conquistadores de leur temps respectif, avec pour unique porte de sortie, la quête d'un Saint Graal pour sauver Izzy d'une mort inexorable (et que l'amour dure toujours)… Vous me suivez ? Non. Bien sûr.
Pas de panique, vous ne serez pas les seuls. Le dernier d'Aronofsky est complexe, abrupte, torturé, et les écueils de lecture terriblement nombreux (cf. « La réincarnation n'est pas véritablement le propos du film », d'après le réalisateur en personne). A la rigueur, on pourrait comprendre que dans le cycle de la vie, tout est recyclage. Ici, de toute manière, peu importe visiblement que le public comprenne, fuit, ou hurle son incompréhension. Darren est un indépendant, et ces gens-là n'en font qu'à leur tête (tant mieux, ça nous promène). Pourtant, il faut le voir pour le croire. Cette complexité est touchante, nullement prise de tête. En somme, de l'émotion à l'état pur.
On en crèverait de tout vous raconter, pour que vous l'aimiez, ce putain de film sacré. On vous expliquerait bien quelle est l'importance du livre qu'Izzy est en train d'écrire, et dont Tommy doit rédiger le dernier chapitre. Le livre, pensez au livre. C'est l'une des clés du film… A parlant de bouquin, les déroutés - acharnés iront peut-être trouver des solutions dans « The Fountain, la bande dessinée », publiée en avril, ou mai dernier (je ne sais plus chez quel éditeur). Mais si vous avez du coeur, laissez-le s'épancher. Moi, en sortant de la projection, j'avais les yeux comme des balles de tennis tellement ils auraient dû couler. Mais j'ai voulu tout garder, et ça m'a pris deux bonnes heures avant que je ne redescende (de mes éternités d'amour).
Les fans retrouveront avec plaisir
Ellen Burstyn (la maman « red dress » d'Harry, dans Repuiem), et le compositeur de Pi,
Clint Mansel, pour la bande originale de The Fountain. Vous aimiez le Chronos Quartet dans l'adaptation du roman de H. Selby Junior ? Vous adorerez les cordes de Mansel : musique appropriée afin de suivre la quête rédemptrice de l'esprit triptyque Thomas - Tommy - Tom. A la fin, c'est l'implosion métaphysique, le grand feu d'artifice cérébral. Accrochez-vous ! Aronofsky est de retour ; et comme d'habitude, il n'a pas du tout envie de rigoler. Car le dieu créateur, c'est lui. Et Rachel, plus que sa femme, est devenue sa muse.
Reynald Dal Barco.