Rencontre autour d'Ingmar Bergman avec Bibi Andersson, Gunnel Lindblom et Jeanne Moreau

publié le mercredi 28 janvier 2004
Rencontre autour d’Ingmar Bergman avec Bibi Andersson, Gunnel Lindblom et Jeanne Moreau
Trois comédiennes majeures de la troupe d'Ingmar Bergman évoquent leurs carrières croisées et racontent la méthode Bergman. Une leçon de cinéma animée par Jeanne Moreau et Serge Toubiana, directeur de la cinémathèque française.

Serge Toubiana : « C'est un cadeau d'avoir, réunies ici, trois grandes actrices qui ont fait partie de la troupe de Bergman. Jeanne [Moreau], parce vous êtes naturellement de leur coté, je pense que vous allez beaucoup contribuer à éclairer cette discussion. Bibi, Gunnel et Harriet sont en première ligne pour nous aider à pénétrer cet univers de Bergman, un univers fécond, mystérieux, à la fois magnifique et un peu démoniaque. Le premier mot qui m'est venu et que je souhaiterais vous soumettre, c'est le mot de troupe. A partir de quand, comment, l'une après l'autre et à un moment donné aussi ensemble, avez-vous fait partie de cette troupe d'Ingmar Bergman ? »

Bibi Andersson : « C'était une question compliquée pour nous ; comment pénétrer cet univers ? Je peux répondre très simplement : il écrit de très bons films. Il n'a jamais eu peur de traiter de sujets qui habituellement ne sont pas abordés au cinéma. »

Gunnel Lindblom : « Je ne suis pas comme toi et Hariett parce que je n'ai pas fait autant de films que vous avec lui. J'ai plutôt joué au théâtre.
On avait le projet de faire une pièce ensemble qu'il allait diriger à la radio. Et puis il m'a téléphoné, il m'a dit : je suis malade, je ne le fais pas. Je ne vais plus rien faire d'autre. Et tout d'un coup, tout est devenu très clair, Oh mon Dieu, il va rester là-bas seul sur son île, sans même revenir à Stockholm, au théâtre. Parce que la première fois, quand il s'est arrêté, il a dit : c'est mon dernier film. Et cette promesse qu'il avait faite, il l'a tenue après « Fanny et Alexandre ». Bon, c'est vrai qu'il a fait des films pour la TV… Mais après les deux dernières pièces qu'il a dirigées, il a fait des adieux très touchants à la troupe. Et un an après ses adieux, il a dit : je ne peux pas résister, il faut que j'en fasse encore une. Et il l'a faite. Après il a dit :« plus jamais ! » et il s'est y est tenu.
Je pense qu'il a tort parce qu'il est encore tellement puissant. Il est tellement plein d'énergie, tellement curieux. Il court sur la scène dans tous les sens. Il peut même aller jusqu'à se rouler sur la scène pour nous montrer comment on doit faire. Il n'aurait pas dû arrêter comme ça.

Harriet Andersson : « Tu as dit l'essentiel sur lui. Je suis d'accord avec tout ce que tu as dit. Je l'ai rencontré pour la première fois en 1952. Il était à sa façon un très bel homme. J'avais très peur parce que j'avais entendu parler des rumeurs… »

Jeanne Moreau : « Comment ça ? »

Harriet Andersson : « Ce n'est pas ce que tu penses. On disait qu'il battait les acteurs. Plus tard, quand on est allé sur l'île pour tourner « Monika », d'une certaine façon, il a changé là bas. Parce que le tournage de « Monika » était difficile, avec cette nature si belle. Il a vraiment été un metteur en scène merveilleux. Et je suis reconnaissante de tous ces beaux rôles qu'il m'a écrits. Parce que vous savez, j'ai débuté en 1949 avec des petits rôles. Et personne à l'époque ne me proposait mieux. Ingmar a découvert que j'avais quelque chose de plus en moi. Et pour ça, je lui suis reconnaissante, sinon ma carrière se serait arrêtée il y a bien longtemps. »

Jeanne Moreau : « Bibi, j'aimerais que tu dises quand c'était la première fois. »

Bibi Andersson : « Je travaillais à la Svensk Filmindustri où il travaillait aussi [en tant que scénariste] et son histoire d'amour avec Harriet était en train de se terminer. La première fois, c'est quand j'ai travaillé avec lui sur un film publicitaire et j'étais très impressionné. Il me demandait comment je voyais mon avenir, ce que j'allais faire ensuite… Je lui ai dit que je voulais faire le conservatoire, il m'a demandé qui allait payer. Je lui ai dit que mon père m'aiderait. « C'est la honte, tu dois te financer toi même », m'a-t-il lancé. Je suis allée voir mon père et je lui ai dit que j'allais me débrouiller par moi-même pour financer. Ensuite, j'ai eu un contrat avec les studios, et j'ai dû vraiment beaucoup travailler. Et si vous pensez qu'on est riche parce qu'on a beaucoup travaillé pour Bergman, vous vous trompez ! D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu être actrice. J'adore être sur scène. Mes parents pensaient : elle ne deviendra jamais mathématicienne ou physicienne, alors autant la laisser faire… Voilà mon histoire.
Bon évidemment, entrer dans l'univers de Bergman, intégrer sa troupe… On est devenu très bons amis puisqu'on travaillait ensemble. Ce qui se passe, c'est qu'on inspire certains rôles et après il passe à autre chose. »

Gunnel Lindblom : « Il faisait du théâtre, il dirigeait quatre pièces par an. Il avait écrit une pièce qui est ensuite devenu « Le Septième sceau ». La pièce s'appelait « Peinture sur bois »…

Jeanne Moreau : « Comment vous êtes-vous rencontrés. Est-ce que tu as dû passer une audition ; t'as t-il choisie immédiatement ? »

Gunnel Lindblom : « Il m'a choisi alors que je jouais au théâtre municipal de Goteborg. Je sortais de l'école. Il m'a appelée pour que je rejoigne la troupe. Harriet était déjà là. Quand je suis arrivée les journaux locaux titraient « Elle va prendre tous les rôles ». Les comédiennes de la troupe s'inquiétaient. Mais en fait, mon premier rôle ne faisait que sept répliques ! Elles ont été tranquillisées. »

Serge Toubiana : « C'est impressionnant dans l'oeuvre de Bergman de voir à quel point il a su répartir les rôles entre ses acteurs. Il a un sens très intuitif et en même temps très construit de la manière de répartir des rôles. »

Jeanne Moreau : « Oui, à partir du moment où il les a rencontrées, elles lui ont inspiré des personnages et des histoires. »

Gunnel Lindblom : « Pour moi il a toujours fait et du théâtre et des films. Pour lui comme pour nous, le théâtre nourrit le cinéma et le cinéma nourrit le théâtre. Je ne sais pas si vous les jeunes vous vous rendez compte de ça ou si vous êtes contre. Mais on retrouve toujours ça dans ses films. Il a toujours fait ce qu'il ressentait au plus profond de son coeur. Il n'a jamais suivi aucune mode, il a fait ce qu'il a cru nécessaire.
En Suède, c'était totalement ridicule de faire des films sur Dieu. Nous ne sommes pas un pays religieux, nous ne fréquentons pas les églises et il écrivait des films sur sa relation avec Dieu… »

Bibi Andersson : « C'est le fils d'un pasteur. »
Gunnel Lindblom : « Il en a fait des films très forts. Si vous allez voir « Les Communiants », vous comprendrez de quoi je parle. »

Jeanne Moreau : « Et « Les Bienheureux », le film que tu as fait avec lui, qui parle de l'obsession de Dieu. »

Gunnel Lindblom : « Ce qu'on peut découvrir dans ce film, c'est cette influence majeure du théâtre. C'est jamais naturaliste, il y a toujours cette aura très particulière. »

Harriet Andersson : « J'aimerais ajouter quelque chose à propos de son écriture dans « la Nuit des forains ». Il pensait que j'avais une relation avec un autre homme, un photographe allemand, alors que pas du tout. C'est à cette occasion qu'il a écrit un des films les plus merveilleux qu'il ait fait. A cette époque, les critiques crachaient littéralement sur ce film. »

Jeanne Moreau : « Je voudrais qu'on quitte un peu Bergman pour savoir comment une jeune fille peut décider qu'elle sera un jour comédienne. Qu'est-ce qui est le déclencheur ? Qu'est-ce qui fait qu'on prend cette décision qui n'est pas n'importe quelle décision. C'est un métier qui n'est pas d'abord pas métier mais qui devient ensuite une profession. »

Bibi Andersson : « Dans mon cas, je crois que c'était le désir de ma mère, d'être vue, de devenir quelque chose. Je ne veux pas dire que ma mère voulait que je devienne actrice, mais j'ai compris son message qu'il était très important de se protéger. C'est un message que j'ai reçu très tôt. C'était un rêve qui est devenu évident.
Je me souviens qu'à l'âge de sept ans, à l'école, l'institutrice nous a demandé à toutes : qu'est-ce que vous voudriez faire quand vous serez grandes. Toutes ont répondu : « je veux être maman, je veux être maman ». Je voulais répondre : « je voudrais devenir comédienne mais je n'ai pas osé. J'ai donc répondu : « je voudrais devenir maman ! »
D'aussi loin que je me souvienne, c'est un désir que j'ai toujours porté en moi.

Gunnel Lindblom : « Nous sommes toutes les trois des filles de classe populaire. Dans ma famille on était très loin de tout ça. C'est à travers la littérature que je m'échappais du quotidien. Il n'y avais aucun livre à la maison. A la bibliothèque, grâce à la littérature, j'ai soudain eu cette idée étrange qu'il y avait un autre monde ; comment rejoindre ce monde si différent ?
J'ai intégré une troupe amateur et j'ai découvert qu'il faisaient quelque chose qu'ils appelaient « théâtre ». Il y avait un acteur de Goteborg qui venait les diriger. J'étais sans doute en train de jouer quelque chose et il m'a dit : « tu devrais devenir actrice ». Je suis tombée dans les pommes. Mais ça a déclenché quelque chose et je me suis dit pourquoi ne pas essayer, en fin de compte ?
A 17 ans, j'étais étudiante, j'ai passé une audition pour le théâtre. Ma famille a été très gentille. Il n'ont pas protesté et ne sont pas allé contre mon désir. Ils s'inquiétaient beaucoup parce qu'ils se rendaient bien compte que c'est une profession difficile et très instable. Ils pensaitent que je ne gagnerait jamais d'argent.
Ma mère voulait que je devienne boulangère parce qu'elle était boulangère dans une boulangerie industrielle. C'était ça son ambition pour moi. C'est pour ça que je m'échappais à la bibliothèque.

Harriet Andersson : « J'ai quitté l'école à 14 ans. J'étais tellement nulle. Je n'étais pas bête mais très très feignante. Les profs étaient tellement ennuyeux. A la fin de l'été ma mère m'a dit : « Quand on ne travaille pas, on ne mange pas. Trouve du boulot ! »
J'ai cherché dans le journal et j'ai trouvé un boulot de groom dont personne ne voulait. J'avais vu tellement de films américains quand j'étais jeune que je pensais que j'allais croiser tellement de monde que quelqu'un finirait bien par venir me chercher. Mais personne n'est jamais venu.
Ma tante m'a dit : tu devrais prendre des cours particuliers. J'ai pris des cours pendant deux ans. Puis à Stockholm, j'étais dans un spectacle pour les gens de théâtre. Le lendemain, je me suis présentée à l'école. Les filles étaient tellement belle et moi j'étais là avec le vieux pantalon de mon père et une vieille chemise blanche.
Le maître de ballet regardait toutes les filles. Il a dit : c'est quoi cette chose assise dans le coin ?! » J'ai quand même eu le contrat. J'étais la seule à qui l'on ait proposé quelque chose. Voilà comment ça a commencé pour moi. »

Serge Toubiana : « Cette question de la première fois on a envie de vous la poser à vous-même, Jeanne. En Suède, le premier lieu où Bibi, Gunnel et Harriet ont pu s'exprimer, c'est le théâtre. Ca a été pour vous la même chose… »

Jeanne Moreau : « Il y a des raisons familiales dans mon cas. Je n'avais qu'une envie, c'était de m'en évader. J'adorais aller à l'école, j'adore étudier. Je suis toujours à l'école, j'y serai jusqu'à ma mort. Et maman qui était danseuse anglaise, meneuse de music-hall portait en elle une frustration que j'ai dû sentir depuis le plus jeune âge.
Moi, j'ai voulu être danseuse classique. Les circonstances ont fait que j'ai pu étudier la danse classique pendant un certain temps. Puis ça a été abandonné pour des raisons financières. Après, mon père était vraiment fier de mes résultats scolaires, donc j'ai continué et, avec l'appui de ma mère, j'ai commencé à mener une double vie, une vie secrète : c'était pour me préparer à quelque chose… J'ai d'abord pensé devenir religieuse, puis violoniste, ensuite je ne sais plus trop quoi…
Mon père m'interdisait d'aller au théâtre, au cinéma et de lire les journaux. Je n'avais qu'une envie, c'était d'aller au théâtre. J'avais des copines qui allaient au cinéma, elles me racontait.
J'ai commencé à aller en cachette au théâtre. C'était au Théâtre des Mathurins où il y avait deux hommes très célèbres à l'époque : Marchal et Marcel Eyrant. Il y avait une pièce, « Le mariage de Thésée », avec Maria Casarès que j'admirais beaucoup mais ce qui me plaisait par dessus tout, c'est qu 'il y avait sept mecs, sept jeunes garçons qui jouaient les marins. Alors j'allais en coulisses pour voir les garçons.
Tout ça s'est enchaîné et mon père ne voulait pas. Mon père a été violent… Et tout ça m'a encouragée. J'ai vraiment été contre cette volonté paternelle.
D'abord c'était le plaisir d'être sur le devant de la scène, de s'exhiber, puis ça s'est affiné. Puis ça a été le plaisir de rencontrer des gens de qualité. C'est au-delà de soi, c'est l'art pour l'art. A partir du moment où le public vous regarde et vous écoute, on veut lui donner quelque chose, de clair, de net, d'exact et de beau. Et quand je dis beau, c'est pas seulement gentil, car la beauté est partout, dans la laideur, dans la violence.
Les films qu'elles ont fait, et ça c'est l'univers de Bergman, ne sont pas dénué de cette réalité-là, de la nature humaine, de la passion et de la cruauté, du désir de posséder, de cette exaltation qui peut mener aussi bien vers le haut que vers le bas. C'est ça ce que j'appelle donner au public la beauté. Moi je sens que ce sont mes soeurs. »

Serge Toubiana : « D'après ce que j'entends, au théâtre, on est encore dans un collectif, hommes, femmes, jeunes hommes et jeunes femmes et on apprend. Avec le cinéma, on est choisi… »

Jeanne Moreau : « Au théâtre, on répète semaine après semaine, mais il y a le soir de la représentation. C'est une concentration : tu commences et tu dois aller jusqu'au bout, et tu es seul. C'est comme ça. Le metteur en scène ne peut rien faire pour toi. Et en général on est frustré, croyez-moi.
Mais sur un plateau de cinéma, c'est totalement différent. Le metteur en scène, c'est le maître des marionnettes. Il est là, il y a toute l'équipe, tous les artisans, il y a la caméra. Il y a ce travail intérieur que chaque comédien fait à sa façon. Mais quand on dit « Silence, action ! », le premier spectateur, c'est le metteur en scène. Et on peut reprendre. D'ailleurs, Bergman aimait la première prise, la deuxième et après il pensait que ça faisait beaucoup. C'est l'immédiateté, vous voyez !
Quand vous avez fini, vous êtes en dehors, c'est lui qui est dans sa salle de montage et qui travaille. Et vous ne savez pas ce qui va ressortir de ce que vous avez fait. Donc le théâtre et le cinéma, c'est différent et complémentaire. »

Serge Toubiana : « A travers vous trois, chacune et séparément, est-ce qu'on pourrait dessiner le portrait de la femme chez Bergman ? »

Bibi Andersson : « Il a dit des choses très différentes à ce sujet. Il a dit : j'aime mieux les actrices que les acteurs, mais je ne suis pas sûre que ce soit la vérité. Je crois qu'il aime profondément les femmes. Il n'est pas féminin mais il a vraiment une sensibilité. Quelquefois j'avais envie qu'il me demande : comment tu te sentirais dans cette situation ? au lieu de me dire quoi ressentir et comment me comporter. Parce qu'en fin de compte, je suis plus experte que lui pour la féminité. Quoi qu'il dise, c'est intéressant de se dépasser. J'étais très fière un jour quand j'ai lu un jour une interview de lui où il disait : Bibi est une actrice étrange, elle ne peut jouer que ce qu'elle ressent. C'est intéressant mais je crois que les femmes connaissent mieux les femmes. »

Jeanne Moreau : « Et toi Gunnel, quel idéal féminin représentais-tu pour Bergman ? »

Gunnel Lindblom : « J'ai toujours eu le sentiment qu'il me comprenait. Jeune, je parlais peu, j'étais silencieuse. Il avait une façon de comprendre ce qui était caché au fond de moi. Je n'ai jamais pensé qu'il fallait lui demander ce qu'il fallait faire parce qu'il répondait très directement à ce que je faisais. Même au tout début, on se parlait très peu. Il demandait peu car tout était déjà écrit dans le scénario : c'était facile de rentrer dans le personnage. Je pense que le secret c'est qu 'il s'intéresse plus au femmes que les autres hommes. Beaucoup de Suédois aiment les femmes mais il en ont peur. Lui, il n'est pas effrayé par les femmes. »

Harriet Andersson : « Après « La Nuit des forains », je suis devenue petite bonne. Ensuite, il m'a donné un rôle de schizophrène. Puis il m'a tuée dans « Les Bienheureux ».

Jeanne Moreau : « De l'extérieur, tu apparais maléfique. Dans « La Source », ton rôle est celui de la femme dangereuse. Tu es une femme sombre, à l'opposée de la vierge innocente. Tu traînes dans les rues, tu vis avec des garçons et ça te rend folle de voir des gens qui font l'amour parce que tu voudrais le faire. Il faut bien admettre, sans faire d'intellectualisme, que tout ça a à voir avec le sexe. »

Harriet Andersson : « Oui, « The bad sister »».

Jeanne Moreau : « Chez Bibi, il y a la féminité, l'innocence, l'enfance, l'attirance et la sexualité derrière tout ça. C'est ce que je ressens. Ai-je raison ? »

Bibi Andersson : « J'ai grandi à une époque où ces qualités d'innocence et tout ça c'était niais. Mais je l'étais d'une certaine façon. Pourtant je mourais d'envie d'avoir des rôles compliqués mais ceux là étaient toujours pour Gunnell ou Harriet. Bergman ne m'a pas donné l'occasion de montrer cette complexité que j'avais en moi. »

Jeanne Moreau : « Même s'il ne le voulais pas, il l'a montré. C'est ce que j'ai ressenti. »

Serge Toubiana : « Quand je vois l'affiche du Festival -tout le monde connaît cette photo-je me dis : ce qui fait image chez Bergman, c'est le visage de la femme. S'il n'y a pas le visage de la femme, il n'y a pas d'image… »

Jeanne Moreau : « Mais il sait vachement bien filmer les corps. Par exemple dans le film « Le Rite », c'est l'audace et la façon extraordinaire de bouger sa caméra. Il a une façon de filmer les corps absolument incroyable. Quand vous pensez au « Silence », la façon magnifique de filmer une masturbation ou bien un acte sexuel ; c'est absolument évident.
Les corps sont dévoilés, le corps de Bibi. Bien sûr qu'il sait filmer les visages comme personne, mais pas seulement les visages.
D'ailleurs si on parle autant des femmes, c'est parce que les hommes sont puissants. C'est la relation des hommes et des femmes. Les hommes, il les connaît, ce sont ses complices mais la Terra incognita pour lui, ça a toujours été les femmes.
Je ne veux pas conclure, mais tant qu'il y aura de jeunes cinéastes qui filmeront les femmes de manière aussi personnelle, aussi fascinée, aussi passionnée, le monde ira… bien. »

Gunnel Lindblom : « Quand il a arrêté de tourner, tout d'un coup il n'y avait plus de rôles intéressants pour nous les femmes. »

Jeanne Moreau : « Je ne suis pas aussi pessimiste que toi parce que son dernier film, « Saraband », été montré le 1er décembre et ce n'est pas parce qu'il était pour la TV que ce n'est pas un film. Et ce n'est pas la première fois qu'il fait un film à la fois pour la TV et le cinéma. C'est le cas de « Scène de la vie conjugale », « Fanny et Alexandre » . C'est ce qui rend tout cela intéressant. Bon évidemment, aujourd'hui, il est déprimé, mais qui sait ?

Gunnel Lindblom : « Avec « Saraband », il a voulu travailler dans la continuité de « Scènes de la vie conjugale ». Il voulait montrer ce que la vie fait aux gens. C'est très intéressant parce qu'avec les mêmes acteurs il a laissé la vie passer. Bien sûr, il a réécrit l'histoire pour retrouver Alan qui a vieilli. Ce n'est pas si fréquent au cinéma. »

Serge Toubiana : « Retrouver les mêmes actrices tout au long d'une oeuvre, je trouve ça très impressionnant. Il y a sans doute d'autres cinéastes chez qui on trouve ce sentiment de fidélité mais là, avec Bergman, on a un cas vraiment magnifique. Et c'est particulièrement vrai avec vous Bibi. »

Bibi Andersson : « C'était un très très bon ami. Ca été compliqué avec lui. Peut-être qu'il a raison, il faut que je fasse quelque chose de moi pour être bien. Quoi qu'il en soit, il a été fidèle. Dans d'autres histoires j'avais beaucoup de raisons d'être jalouse ; il avait beaucoup de raison de me laisser tomber ; on ne s'est jamais dit au revoir.
Mais là de penser à lui, j'en pleurerais presque. »

Gunnel Lindblom : « Peut-être que vous pensez qu'il y a peu d'actrices en Suède parce que vous voyez toujours Harriet et Bibi. Mais il y a beaucoup d'excellentes comédiennes en Suède. Et il est tombé amoureux de toutes. »

Jeanne Moreau : « Oui mais l'occasion c'est de parler de vous et des films que vous avez fait avec Bergman, pas de faire un panorama… »

Gunnel Lindblom : « Oui mais ce que je voulais dire c'est qu'il y a de très bonnes actrices en Suède. Nous sommes très fières qu'il nous ait choisies. »

Harriet Andersson : “Je voudrais raconter une histoire. Il m'a appelée il y a quelques semaines. Il fait ça quelques fois par an et on parle pendant une heure et demi. Je lui ai dit : tu ne vas pas rester tout seul sur ton île. Je ne suis jamais allée chez lui mais je connais cette île avec le vent, les rochers, la neige. C'est gris et blanc ; ça doit être très beau pour un film en noir et blanc. Vous savez, il doit se sentir bien seul là bas… »

Gunnel Lindblom : « Il m'a raconté que cet été, quand il a compris qu'il ne ferait plus rien, qu'il s'est assis et qu'il écrit une pièce juste pour le plaisir. Ca c'est quelqu'un qui est marié au théâtre ! »

Questions du public

« Quel conseil donneriez-vous à un jeune cinéaste à propos de la direction d'acteur ? »

Harriet Andersson : « Ne parlez pas trop. Ne soyez pas trop directif ! »

Gunnel Lindblom : « Choisissez le bon comédien et faites-lui confiance. N'ayez pas peur des acteurs. Ce sont des gens gentils qui veulent vous aider. Dites tout ce que vous avez dans votre coeur et ils vous le rendront. »

Bibi Andresson : « Je suis d'accord. Le respect mutuel et la collaboration fondent le meilleur climat. N'essayez pas de faire croire aux acteurs que vous en savez plus qu'eux. Nous ne sommes pas stupides. Pour moi le problème, c'est que dans ma carrière j‘ai pensé qu'il y avait d'autres réalisateurs aussi bons que Bergman... Mais en fait non.
J'avais peur de faire des objections à ce qu'ils me demandaient. J'avais du mal à gérer ça parce que je pensais que les gens faisaient du cinéma par amour des gens, par passion pour le jeu des acteurs… Et j'ai découvert que beaucoup font des films pour l'argent. Pendant un moment ça m'a mis en colère, maintenant je suis un peu triste. »

Une question pour Harriet : dans « Monika », il y a une prise incroyable pour moi ; vous regardez directement la caméra et je voudrais savoir ce que Bergman vous a dit à ce moment. Savait-il que c'était nouveau, parce qu'en 1952, c'était incroyable de faire ça !

Harriet Andersson : « Je vais vous dire ce qui s'est passé. On tournait la scène dans le café. A un moment il m'a dit : « Tourne la tête et regarde directement vers la caméra. » Je me suis dit qu'il était fou. J'avais des frissons quand je l'ai fait parce que c'était interdit de faire ça à l'époque.
La première fois que j'ai vu le film, j'étais assise toute seule dans un cinéma. Je regardais ces yeux. Je savais que c'était les miens mais je me disais « Mon Dieu, pourquoi ce regard aussi triste… » Mais jamais je n'ai oublié le moment où il m'a dit : Tourne la tête, regarde directement la caméra ! »

Serge Toubiana : « C'est un plan qui a quand même un peu changé l'histoire du cinéma ! »

Vous êtes toutes les quatre des actrices du désir et je voudrais savoir si vous seriez prêtes à vous impliquer dans un premier film pour continuer à défendre ce que vous décriviez tout à l'heure, la beauté du cinéma ? »

Jeanne Moreau : « On lira le scénario ! »

Bibi Andersson : « Même si vous ne l'avez pas terminé, venez, on va en parler. J'habite en France, donc c'est très facile de se contacter. »

Harriet Andersson : « J'ai travaillé avec des jeunes réalisateurs et c'est très bien. C'est bien de rencontrer des jeune personne, ce n'est pas facile à expliquer mais c'est comme ça. »

Y a t-il un réalisateur avec qui vous auriez aimé travaillé ?

Jeanne Moreau : « Moi il y a longtemps que j'ai passé ce stade-là ; on demande ça à des filles qui ont 20-25 ans. Ce qui compte, c'est les réalisateurs qui ont envie de travailler avec vous. »

Gunnel Lindblom : « J'aurais aimé travailler avec Bunuel. »

Bibi Andersson : « Je viens de travailler avec un réalisateur qui faisait ses débuts. C'était un jeune homme très doux, très précis. Au cours d'une conversation, j'ai compris qu'il croyait en Dieu, que la vie était une tâche avec un sens. La vie ce n'est pas seulement le quotidien. Comme le dit Gunnel, la vie c'est aussi notre imaginaire, notre désir, la quête d'un sens. Je crois que les films ont quelque chose à voir avec ça. »

Jeanne Moreau : « Ce que tu veux dire, c'est la spiritualité, pas la religion. »

Bibi Andersson : « Oui. Je dirais Fassbinder. J'aurais aimé le rencontrer. »

Une question pour Harriet : avez-vous aimé jouer dans Dogville ?

Harriet Andersson : « C'était bien. Lars est un homme adorable, il parle peu aux comédiens, il marche toute la journée caméra à l'épaule. J'avais un tout petit rôle, comme tout le monde, parce que Nicole Kidman était là. C'était intéressant, une nouvelle façon de faire un film. »

Comment avez-vous évoluer la direction d'acteur tout au long de la carrière de Bergman ?

Jeanne Moreau : « C'est une question très générale, il faudrait au moins une heure pour vous répondre. D'abord c'est une très longue carrière. Il a commencé par écrire des scénarios et il a eu plusieurs périodes. Il a commencé en 1945, alors vous vous rendez-compte… »

Serge Toubiana : « Je ne vais pas répondre mais je vais poser la question différemment. Moi ce qui m'intrigue après avoir lu son autobiographie « Lanterna magica » ? qui est un des plus beau livres de cinéma, et ma question ira à Bibi : si Bergman a fait une oeuvre si féconde, jusqu'à aujourd'hui avec « Saraband », c'est qu'il n'a pas guéri de ses névroses… »

Bibi Andersson : « Si vous pensez que faire un travail d'artiste c'est le signe d'une névrose, ce n'est pas son cas. Je ne comprends pas très bien cette question. J'ai essayé toute ma vie d'être polie, de répondre aux questions mais je ne comprends pas pourquoi les gens sont à ce point intéressés par ça. Allez voir ses films et découvrez par vous mêmes. »

Gunnel Lindblom : « J'aimerais ajouter que c'est quelqu'un qui a une écoute incroyable. Il écoute comme personne d'autre et c'est tellement subtil : il capte la moindre nuance. C'est pour ça que certains comédiens jouent si bien avec lui. Parce qu'ils ressentent qu'ils sont écoutés et qu'ils sont regardés.
Il n'a absolument pas changé sur ce point. Il a conservé ça toute sa vie et il travaille de la même façon au théâtre.
Je peux plus facilement parler de sa façon de travailler au théâtre parce que je n'ai pas tourné beaucoup de film avec lui après « La Vie conjugale ».
Au théâtre, il travaille plus ou moins de la même façon que quand je l'ai rencontré pour la première fois il y a cinquante ans. »

Bibi Andersson : « Un exemple. Quand il a monté les « Contes d'hiver » de Shakespeare, il m'a dit : « je veux que tu sois une femme forte ; monte sur la table, prend une chaise et reste là ». Donc, on a une femme forte debout sur une table. Je l'ai fais une fois et il m'a dit : « Pose la chaise et descends de la table ! » J'apparaissais beaucoup plus forte quand j'étais assise par terre qu'en essayant de démontrer quelque chose, debout sur une table. » Une autre anecdote : on tournait une scène pour « Persona ». C'était la 17e prise alors qu'il ne faisais jamais beaucoup de prises. J'étais assise, je répétais mon texte, j'étais tellement frustrée parce que j'étais de profil, la caméra était là… Tout d'un coup, je me suis retournée et je lui ai dit : « je suis sûre que tu ne vois rien d'où tu es assis !» Je pense que j'avais raison. Il est devenu tellement… il a préféré partir. Je voulais juste dire à Bergman qu'il n'était pas assis au bon endroit. C'était courageux de ma part. Il a dit : « Bon, on refera la prise en studio. » Mais on ne l'a jamais refaite ! »

Jeanne Moreau : « C'est parce qu'elle était bonne. »

Bibi Andersson : « En effet ! »


Propos recueillis par Emmanuel Bouvet, le 23 janvier 2004. Traduction : Françoise Le Lièvre
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