Depuis des semaines, la quatrième réalisation du duo Olivier Nakache et Eric Tolédano profite d’un buzz incroyable. Pour une fois, c’est justifié. Loin de la condescendance habituelle, Intouchables est un film brillant sur le handicap. Une comédie populaire au top à ne rater sous aucun prétexte !
La première scène d’
Intouchables est ambiguë. Présenté comme une comédie, le film s’ouvre sur une séquence où, à bord d’une luxueuse berline filant dans la nuit parisienne, les deux rôles principaux se murent dans un silence pesant. François Cluzet, portant barbe de plusieurs jours signe d’une démission morale, semble absent, le regard imperturbablement fixé sur l’éclairage public qui défile à toute allure. Au volant,
Omar Sy est plongé dans ses pensées troubles - le spectateur ne sachant distinguer la colère de la tristesse. Comme si cela ne suffisait pas, la musique (immense de Ludovico Einaudi) accompagne l’instant d’une mélancolique emprunte de regret, si ce n’est de désenchantement. A cause de la vitesse, une voiture de police apparaît dans le rétroviseur. Les deux acolytes échangent un pari qu’ils sont seuls à comprendre.
Mis en joue par les policiers qui le somment de descendre du véhicule, Driss (Omar Sy) leur hurle sa rage en expliquant que son ami est proche de la commotion cérébrale, qu’il était en route pour l’hôpital et que si les officiers ne cessent leur manège, ils auront un mort sur la conscience. De son côté, Philippe (François Cluzet) convulse, bavant à l’extrême. Déconfits par la tension qui se joue sous leurs yeux, les flics baissent leur garde, s’excusent, puis décident d’escorter le malade et son conducteur à l’hôpital le plus proche. Dans la minute qui suit, les deux complices se félicitent mutuellement de l’entourloupe qu’ils viennent de jouer aux forces de l’ordre…, comme au spectateur. Puis, flash-back !
Tout le film est comme ça, jouant constamment sur le fil du rasoir, fuyant une dramaturgie circonstanciée pour un humour décapant. Voici le conte magique de deux gueules cassées qui n’avaient aucune chance de se rencontrer. D’un côté, un tétraplégique multimillionnaire désenchanté par le perte de son amour ; de l’autre, un handicapé social, chômeur tout juste sauvé de la délinquance, vivant toujours chez sa mère, et qui ne se pointe aux convocations professionnelles fournies par Pôle Emploi que pour avoir les signatures nécessaires à la poursuite de ses droits. Mais parfois, la vie, c’est plus fort que toi.
Invité à se présenter pour un poste d’auxiliaire de vie, Driss pénètre le monde de Philippe. Par son attitude décomplexée, le raté tape dans l’œil du paralysé à la recherche d’une vérité absente de son monde d’apparats. Ainsi, commence une complicité entre le jeune de banlieue qui deviendra non seulement les jambes de l’impotent, mais aussi un confident pour aimer à nouveau, tandis que son opposé lui fera découvrir une autre vie loin de la violence de la drogue, tout en comblant une indigence intellectuelle et culturelle.
Intouchables est d’abord une histoire d’homme comme on en fait plus : une sorte d’oasis d’un vivre ensemble chimérique si on ne savait que l’histoire est authentiquement vraie (celle de Philippe Pozzo di Borgo et d’Abdel). Après deux collaborations (
Nos Jours heureux et
Tellement proches), les réalisateurs
Olivier Nakache et Eric Tolédano offrent à Omar Sy un rôle en or, en totale complémentarité avec celui de Cluzet (lui, habituellement toujours en mouvement, se voit contraint de jouer statique). Aucune confrontation entre les deux même s’ils demeurent en constante opposition ! Le film fonctionne sur l’émotion, toujours en douceur, jamais condescendante, subtile, émouvante, fine, drôle, touchante, fraîche, tendre, parfaite, mélancoliquement belle. Qui fait du bien donc.
En début de semaine, le Festival de Tokyo a décerné un prix à Intouchables. Depuis que le film tourne dans les festivals et avant-premières, c’est un véritable raz-de-marée qui s’est joué à guichet fermé tout le temps, à l’image
de sa projection au Festival d’Angoulême (trois salles bourrées à craquer et deux cent personnes toujours dehors)… C’est ainsi ! Lorsqu’on aime, on devient intouchables.