Qu'en pense
?
Le réalisateur, Joaquim Lafosse, est exclusivement motivé par les histoires qui touchent à la famille, à ses dysfonctionnements. On lui devait ainsi le fascinant Nue propriété. Et il s'est donc inspiré ici d'un fait divers ayant eu lieu en 2005, un infanticide, le meurtre par la mère de ses cinq enfants.
Et pour se détacher de tout suspense pervers, Lafosse commence son film par la fin, nous savons donc dès le départ, que les enfants, dans le film au nombre de quatre, sont morts. L'histoire est forcément stupéfiante, mais c'est moins l'histoire qui intéressent Lafosse, que ses
Le réalisateur, Joaquim Lafosse, est exclusivement motivé par les histoires qui touchent à la famille, à ses dysfonctionnements. On lui devait ainsi le fascinant Nue propriété. Et il s'est donc inspiré ici d'un fait divers ayant eu lieu en 2005, un infanticide, le meurtre par la mère de ses cinq enfants.
Et pour se détacher de tout suspense pervers, Lafosse commence son film par la fin, nous savons donc dès le départ, que les enfants, dans le film au nombre de quatre, sont morts. L'histoire est forcément stupéfiante, mais c'est moins l'histoire qui intéressent Lafosse, que ses personnages. Et pour ne pas passer à côté, il a choisi un casting parfait.
Dans A perdre la raison, Murielle et Mounir s'aiment passionnément. Depuis son enfance, le jeune homme vit chez le Docteur Pinget, qui lui assure une vie matérielle aisée. Quand Mounir et Murielle décident de se marier et d'avoir des enfants, la dépendance du couple envers le médecin devient excessive. Murielle se retrouve alors enfermée dans un climat affectif irrespirable, ce qui mène insidieusement la famille vers une issue tragique.
Dans ce film, ce saute aux yeux, et qui est important, c'est qu'iil n'y a pas de jugement porté sur les personnages, ce qui peut être un manque de point de vue de la part du réalisateur , mais ce qui laisse le spectatuer assez libre. Cependant, le spectateur est bien en peine de juger lui-même, même si chacun, de par son vécu, son expérience, sa sensibilité, sa conception de la famille, aura bien quelques griefs contre les uns ou les autres. Le personnage essentiel est tout de même celui de Murielle, campée par une Emilie Dequenne phénoménale. Lorsque nous avions vu le film à Cannes, nous mentionnions ne pas comprendre pourquoi le cinéma ne faisait pas davantage appel à elle. Il s etrouve qu'elle a reçu le prix d'interprétation féminine pour ce rôle dans la catégorie Un certain regard.
Dans le film, la souffrance est avant tout la sienne et c'est celle qui est montrée, parce que c'est elle qui passe à l'acte. C'est elle qui perd la raison. Mais étonnement, Joachim Lafosse, un homme, livre, sans doute malgré lui, un film plutôt féministe, qui restitue de manière stupéfiante la lassitude extrême de la femme au foyer, considérée, au mieux, comme une épouse par son mari, et exclusivement comme une mère par son " beau-père ". En tant qu'individu, qu'individualité, elle est totalement niée, ignorée, exclue par la relation complexe qui unit les deux hommes. André est en effet le bienfaiteur de Mounir, mais il n'est pas son vrai père, il ne l'a pas officiellement adopté, il ne lui a pas donné son nom. Il pourvoit cependant à tous ses besoins matériels, pour lui c'est une manière, sans doute inconsciente, de le garder près de lui.
Le film développe ses personnages et leurs failles avec rigueur. On devine qu'André cache une fragilité, il ne verbalise jamais ses sentiments, mais achète les gens pour qu'ils restent avec lui, comme une enfant donnerait ses jouets pour avoir des copains. Et le fait d'avoir choisi Niels Arestrup, qui ne véhicule pas une image très sympathique, notamment de par ses rôles, rend le personnage de toute façon inquiétant.
De son côté, Mounir ne sait comment s'émanciper de son bienfaiteur. Par ailleurs il est décrit comme assez passif et peu courageux, il abandonne ses études et choisit la facilité de travailler auprès de son bienfaiteur. De plus, s'il n'y pas de jugement porté, plusieurs éléments nous indiquent subtilement une nature très machiste, que Tahar Rahim restitue à merveille. Murielle enfin, a toujours été seule, elle n'a pas de contact avec ses parents et voit certainement en André une figure paternelle, elle sera d'autant plus déçue.
Mais ce qui finalement précipite ce trio dans le drame, c'est la dépendance et le confort qu'ont passivement accepté Mounir et Murielle. Avec le portrait déchirant d'une femme qui sombre, c'est la deuxième grande force du film : un propos tout à fait intéressant, assez proche de celui exploré par Sam Mendes dans le fabuleux Les Noces rebelles. André étant une assurance de bien être matériel et financier, le couple se laisse aller dans ce confort rassurant, qui au final les emprisonne, tandis que l'émancipation aurait été risquée, mais certainement salvatrice.
Ce qui s'installe ainsi, le quotidien de ces trois personnages sous le même toit, avec les enfants qui arrivent les uns après les autres, est étouffant, asphyxiant, et les choix de mise en scène appuient cela alors que la caméra sort très rarement des quatre murs de l'appartement, puis de la maison. En ce sein, le désespoir de Murielle, se lit également physiquement sur elle, il est palpable et prend toute sa puissance dans une scène de voiture avec un morceau de Julien Clerc. L'interprétation d'Émilie Dequenne est vraiment remarquable.
C'est donc un film très riche, très maîtrisé, certainement beaucoup pensé, que livre Joaquim Lafosse, et c'est aussi intéressant que c'est éprouvant, car il s'agit tout de même d'une épreuve, le film est dur, très dur. Heureusement Lafosse aura choisi le hors champ pour l'acte terrible, que l'on qualifie communément d'impensable, d'inexplicable, d'impardonnable, mais sur lequel, il nous propose de réfléchir, et c'est ce que nous faisons. Une réussite. Emilie Bablée.
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