L'interview de Juliette Binoche et de Danielle Thompson
Après une longue carrière de scénariste, Danielle Thompson nous avait offert "La Bûche" pour son premier passage derrière la caméra. Résultat: succès public et critique couronné par deux nominations aux César 2000 de la Meilleure Première Oeuvre et du Meilleur Scénario. Elle nous revient dans une comédie romantique avec Juliette Binoche et Jean Reno, "
Décalage Horaire"...
CineMovies: D’où vous est venue l’idée du film ?
Danielle Thompson : «L’idée est née il y a pas mal de temps, le jour d’une grève dans un aéroport je pense, en attendant sur un banc. Le genre d’attente longue, qui vous permet de vous vider la tête. Le genre de journée pleine d’absences. Je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose à creuser, une histoire à raconter, sur des gens qui ne vont pas bien, qui décident - au hasard d’une rencontre dans un aéroport, tout en sachant très bien qu’ils ne se reverront plus le lendemain puisqu’ils ont à faire ailleurs - de construire une relation, sur le vif, une relation assez indestructible même... Il y a effectivement plus de dix ans que j’ai eu l’idée de «Décalage Horaire». Mais à l’époque, j’étais scénariste, je ne pensais qu’à l’écriture, même si je développais dans un coin l’idée, un jour, de réaliser une comédie américaine. J’en ai parlé d’ailleurs à des producteurs, et des metteurs en scène.
Tout le monde semblait enchanté par le projet. A un moment, j’ai approfondi l’idée d’un scénario organisée autour d’un couple qui se rencontre par hasard, et dont l’homme serait américain et la femme française : le noyau en définitive de ce que le film est devenu, même s’il a maintes fois été remanié depuis. Mais les gens avec qui j’étais en relation considéraient cette histoire trop française. Je n’entendais que des «It’s too french». L’unité de lieu et de personnage leur faisaient trop peur. Tout d’un coup, pour eux…, ça ne devenait plus une idée américaine, mais une comédie à la française... Il faut dire aussi que pendant ce temps-là, je menais moi aussi d’autres projets... Les choses ont traîné, mais chaque année, ils avançaient des options sur le film. Et puis un jour, au moment où je terminais «La Bûche» (1999)…, et je me suis entendu dire au téléphone, « eh ben non…, je garde le sujet pour moi»... Bien plus tard, j’ai présenté mon idée à Christophe, mon fils. Nous avons relu le scénario initial, puis décidé de tout gommer, et de ne garder que l’idée première…»
CM: A cette époque, aviez-vous déjà une certaine idée du casting ?
Danielle Thompson : «Pas du tout. Le scénario changeait tout le temps, on ne savait pas très bien ce que ces personnages allaient devenir, on ne savait pas non plus totalement qui ils étaient. Petit à petit bien sûr, on gamberge sur tel ou tel nom, on imagine plein de gens… Ce qui est étrange, c’est que je ne sais véritablement pas pourquoi je les ai choisis, ce fut de l’ordre de l’irréfléchi, comme une évidence. Je dois quand même avouer que j’ai eu deux déclics. D’abord la vision des «Rivières Pourpres» (2000) quelques mois avant où j’avais perçu, dans Jean Reno, du nouveau, alors qu’il jouait, là encore, dans le registre de l’action, du violent. Il y avait dans cet homme là quelque chose qui me rappelait Lino Ventura… Et puis le deuxième déclic a été une conversation avec une amie, qui me parlait du rire, fantastique, de Juliette Binoche ! Je me suis dit que Juliette Binoche pouvait avoir, elle aussi, quelque chose d’autre à proposer.»
CM: Justement, cela faisait un moment que l’on n’avait pas vu Juliette Binoche dans une comédie ?
Juliette Binoche : «J’ai l’impression de n’avoir jamais fait réellement de comédie. «Chocolat» (2000) était certes un film léger, pour la famille. «Un Divan à New-York» (1995) était un peu tombé à l’eau… «Les Nanas» (1984) est trop vieux… Mais j’ai quand même déjà joué des scènes de comédies, au sein de films dramatiques. Je pense notamment à « Code Inconnu » (2000), «L’insoutenable légèreté de l’être» (1987), même à «Bleu» (1993)… J’ai donc déjà touché à ça ; et même en tant que jeune actrice, je ne me suis jamais censurée le style. J’aime par exemple la comédie noire de Ionesco... Je pense plutôt que les metteurs en scène proposent des films qui font partie de nos histoires. C’est très rare qu’un metteur en scène dévoile sous un jour nouveau tel ou tel acteur, car cela sous-tend fatalement un risque pour le film : un risque financier, humain, et beaucoup d’heures de travail. Et si les choses tombent à l’eau, il est très difficile de s’en relever… Je crois qu’avec Danielle, j’ai simplement saisi ma chance.»
CM: Avez-vous ressenti de nouvelles sensations ?
Juliette Binoche : «La comédie pour moi, c’est l’art de la jubilation, c’est comme avoir un bonbon qui pétille dans la bouche. Il vrai que du haut de mes talons, après huit heures de tournage, j’allais aussi au devant de ce peps. Le fait d’évoluer dans un genre nouveau motive beaucoup. C’était aussi le cas pour Jean. «Décalage Horaire» est le deuxième projet de Danielle (NDR : en tant que réalisatrice). Et je jouais pour la première fois avec Jean. Qui aurait pu penser qu’un jour Binoche et Reno joueraient dans le même film ? Même si, à un moment, l’idée à circuler de nous réunir sur «Ronin» ou sur «Mission Impossible». Ce genre d’aventure plaît à Jean, moi je ne suis pas prête à tourner dans n’importe quel film d’action. Quoi qu’il en soit, la réunion de différentes rencontres improbables comme celle de Jean, Danielle et moi, est un moteur incroyable pour ce genre d’épopée.»
CM: Comment s’est d’ailleurs passée votre rencontre avec Jean Reno ?
Juliette Binoche : «Très simplement, comme autour d’une table. On ouvre le scénario et on se pose des questions, de préférence les bonnes. On essaye surtout de clarifier les intentions qui se cachent sous les mots. A partir de là, chacun cultive son jardin secret comme il veut. Je sais que Jean apprend ses textes dans sa cuisine, ça tombait bien, puisque dans le film il joue le rôle d’un cuisinier. Moi, j’ai fréquenté les salons des esthéticiennes.»
CM: Avez-vous travaillé en étroite collaboration avec Danielle Thompson pour concevoir votre personnage?
Juliette Binoche : «Cela m’étonne qu’on me pose souvent la question. On partage évidemment avec le metteur en scène ses impressions lors de l’écriture. On ne peut pas tout coucher sur le papier. Et c’est justement à ce moment-là que l’alchimie fait son travail : entre ce que l’on est, ce qu’on aimerait être, et les indications du metteur en scène. Il faut savoir s’écouter, se regarder, et développer une sensation commune. L’intéressant n’est pas de savoir qui fait quoi, mais de le faire ensemble.»
CM: Faut-il être romantique pour interpréter le rôle de Rose ?
Juliette Binoche : «Je dirais avec tous les rôles. Il faut avoir les aimer, avoir de l’espoir pour eux, même si l’on incarne un salaud. Il y a toujours une part de rêve à changer la réalité, à la présenter d’une façon à ce que les gens s'accaparent cette part de rêve, pour s’en faire un tremplin, un miroir de son-même. Encore faut-il s’entendre sur le sens de l’adjectif romantique. Disons que faire les choses avec cœur et pour moi une préoccupation de tous les instants. J’ai besoin de sentir mon rythme cardiaque s’accélérer lorsque je lis un scénario…»
CM: Avez-vous eu envie de surprendre ?
Juliette Binoche : «J’ai d’abord été surprise que Danielle me propose ce rôle. J’ai maintenant 38 ans, et je pensais jusque-là qu’à force d’interpréter des personnages dramatiques je n’aurais jamais la chance de jouer dans une vraie comédie.»