Le Diable s'habille en Prada

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L'interview de l'équipe du film


L'interview de l'équipe du filmAlors que le film déboule dans toutes les salles de France, retour sur notre rencontre avec l'équipe du film (David Frankel le réalisateur et les comédiens Merryl Streep, Stanley Tucci et Anne Hathaway) présente au dernier Festival de Deauville...

Le personnage de Miranda Priestly est sensiblement différent de celui du roman : pourquoi ? Avez-vous travaillé avec Lauren Weisberg ?

David Frankel : C’est moi, effectivement, qui ai décidé de changer la structure du film par rapport au roman, parce que dans le roman c’est avant tout la voix de Andy que l’on entend, et un peu moins celle de Miranda, qui, finalement, est tyrannique à la page une, tyrannique à la page dix, à la page cent… Je voulais vraiment recréer un équilibre et mettre les deux personnages en avant. Je voulais également donner plus de profondeur au personnage de Miranda et montrer sa complexité. Dans sa quête de l’excellence, elle a un prix à payer. Je savais qu’avec une actrice comme Merryl Streep, je pouvais explorer également l’aspect plus vulnérable de Miranda. Quant au scénario, j’ai travaillé en étroite collaboration, bien sûr, avec Aline McKenna, la scénariste, mais aussi avec toute l’équipe. Nous avons effectivement consulté Lauren Weisberger, parce qu’elle a un background de journaliste, mais ça n’a rien eu à voir avec l’écriture même du scénario.

Stanley, vous qui avez donné vos impressions culinaires pour Big Night, pourriez-vous nous dire quelles sont vos impressions sur le monde de la mode ?

Stanley Tucci : Le monde de la mode ne semble pas nourrir son homme autant que le monde culinaire ! Mais j’ai toujours été très intéressé par le monde de la mode, et le film m’a permis de découvrir les rouages internes de ce milieu si particulier. Mais le monde culinaire nourrit mieux son homme, car c’est de l’art directement consommable !

Merryl, est-ce que ce qui vous a intéressé dans ce personnage, c’était de faire ressortir son côté humain, malgré que ce soit une diablesse ?

Merryl Streep : C’est vrai que David m’avait fait part de son intention, depuis le début, non pas de faire une caricature de Miranda, dans un sens qui n’est pas péjoratif - disons que le roman lui-même est un livre de divertissement, donc le personnage y a une dimension presque unique, ou en tout cas unilatérale, puisque c’est à travers le regard de cette jeune assistante que Miranda existe. Son intention n’était donc pas de faire une simple caricature, mais un véritable portrait de femme. Ce qui est intéressant pour moi en tant qu’actrice, mais aussi pour vous, les spectateurs, c’est de montrer que ce personnage pouvait avoir plein d’aspects différents. Et, bien sûr, pour une actrice, il est bien plus drôle et bien plus intéressant de jouer un personnage qui ait différentes facettes.

Anne, avez-vous un jour rêvé de devenir journaliste ?

Anne Hathaway : Ce que je trouve fascinant dans le monde du journalisme, c’est ce potentiel et cette liberté, ce pouvoir d’acquérir l’information et d’approcher la vérité. C’est un métier que je respecte infiniment. J’aimerais peut-être apprendre ce métier, mais je pense que le monde, et l’Amérique, en tout cas, serait dans un état assez lamentable si des gens comme moi – qui n’avons pas appris le métier de journaliste ni étudié pour ça – nous écrivions soudain sur l’état du monde. Donc, oui, si j’étudiais le journalisme, pourquoi pas ? Mais je crois que j’ai déjà assez à apprendre en tant qu’actrice.

Merryl, prenez-vous la mode très au sérieux ? Vous souvenez-vous d’avoir connu un désastre vestimentaire ? Y a-t-il un parallèle entre Hollywood et le monde de la mode ?

Merryl Streep : C’est vrai que je ne suis pas vraiment accro à la mode. Par contre, j’ai toujours été très intéressée par le stylisme. D’ailleurs, à l’université, ma thèse portait sur l’art du costume. J’ai toujours pensé, surtout, que le vêtement était en fait l’expression de la personnalité. Ce que l’on porte ou ce que l’on ne porte pas est le reflet de notre pensée et de notre situation par rapport au monde. Pour parler de désastre, eh bien, j’en ai eu trop pour les mentionner – sauf quand c’est Valentino qui m’habille ! Mais de toute façon, je m’en fous ! Quant à Hollywood et aux parallèles entre le monde de la mode et celui du cinéma, je trouve qu’il y a plus de pression sur les jeunes actrices que lorsque j’ai commencé le métier. Elles sont davantage obligées de porter certaines marques, certains bijoux, certaines paires de chaussures… Quand j’étais jeune et mignonne, les acteurs et les actrices s’habillaient un peu n’importe comment : l’important était d’exprimer ce que l’on ressentait et ce que le personnage voulait. Maintenant, c’est vrai que les Oscars, par exemple, ressemblent plus à un défilé de mode qu’à autre chose… C’est dommage, parce qu’on parle moins des actrices que de ce qu’elles portent… Mais j’imagine que c’est également fun…

Et vous, David, en tant que réalisateur, qu’en pensez-vous ?

David Frankel : C’est vrai qu’il y a une énorme pression à Hollywood et dans le monde du cinéma. Il y a énormément de gens talentueux et ambitieux… Lorsque j’ai réfléchi à ce film, j’ai pensé à un documentaire réalisé sur Isaac Mizrahi, qui était designer à l’époque et qui parlait de cette pression constante subie par le styliste, le couturier, qui doit sans arrêt trouver une nouvelle source d’inspiration. Donc, effectivement, pour moi il y a une vraie ressemblance, un vrai parallèle entre la réalisation d’un film et le métier de styliste-couturier. Car finalement, n’y a-t-il pas, chaque jour, mille décisions à prendre, chaque détail, même futile, pouvant colorer le tout. La scène qui peut symboliser cela est celle du choix entre les deux ceintures qui semblent absolument identiques : c’est un peu comme quand je dois choisir entre deux prises.

Stanley, pensez-vous aussi qu’il y ait à Hollywood une pression similaire à celle qui existe dans le monde de la mode ?

Stanley Tucci : Sans aucun doute. Et même de façon de plus en plus forte. Les relations entre mode et cinéma sont devenues quasiment incestueuses. Nous voyons de plus en plus d’acteurs et d’actrices en couverture des magazines de mode, en train de vendre divers produits, divers vêtements. C’était un peu passé de mode, et pendant longtemps les acteurs ne faisaient pas ça, ou alors pour des cigarettes. Mais depuis cinq ou six ans, cette tendance à vendre du produit est réapparue. Maintenant, il s’agit davantage de vendre des montres, des stylos, des parfums, des sacs, un peu tout et n’importe quoi… Finalement, c’est très intéressant de voir à quel point la culture de la personnalité, de la célébrité, est un peu débridée et hors contrôle. Il devient de plus en plus difficile de faire la différence entre un véritable acteur et quelqu’un de simplement célèbre. Cela dessert énormément le monde des acteurs et celui des cinéastes.

Et vous, Anne, en tant que jeune actrice ?

Anne Hathaway : C’est vrai que ce qui est de plus en plus triste à mes yeux, c’est que les jeunes acteurs et actrices sont aujourd’hui davantage préoccupés par l’idée d’être de belles choses plutôt que des professionnels au travail. Mon rêve, lorsque je regarde certaines actrices comme Merryl, c’est au contraire d’apprendre toujours et encore. Et on n’apprend pas en mettant une jolie robe. On apprend en observant, en pensant, et c’est ainsi que l’on devient une actrice.

Merryl, comment vous êtes-vous préparée au rôle ? Avez-vous rencontré des personnes aussi dures que Miranda Priestly ?

Merryl Streep : Le scénario de ce film est l’un des meilleurs que j’aie lus depuis longtemps, donc, franchement, j’ai sauté sur l’occasion de travailler dessus avec David. En ce qui concerne la préparation pour le rôle, Lauren a admis qu’elle avait calqué ce personnage de Miranda sur Anna Winter, la célèbre rédactrice en chef de Vogue. Mais depuis le début, j’étais farouchement déterminée à ne pas calquer mon personnage sur elle, parce que ça aurait été beaucoup trop limitatif. J’ai utilisé des souvenirs personnels de certains patrons et patronnes, des gens que je connais… Et j’ai pensé aussi à des personnages merveilleux, comme Diana Vreeland, qui a été une personne extrêmement marquante dans le monde de la mode, mais aussi très généreuse. J’ai lu son journal intime. Autre source d’inspiration : Leslie Barris quand elle était vivante. Je lui ai volé cette couleur de cheveux, ce blanc magnifique. Comme David, j’avais envie de changer ce personnage par rapport à ce qu’il est dans le livre, de la rendre Américaine, etc. Et en parlant d’Anna Winter, très clairement, je ne la connaissais pas avant de tourner le film, je ne la connais toujours pas vraiment, et je pense qu’à partir d’aujourd’hui je ne risque pas de la connaître un jour !

Merryl, Miranda agit-elle de façon impitoyable parce qu’elle a subi autrefois ce qu’elle impose à Andy, ou est-ce dans sa nature ?

Merryl Streep : Oh, j’aurais aimé penser à ça en préparant le rôle pour nourrir le personnage. C’est un peu comme les gens qui frappent leurs enfants, et qui ont eux-mêmes subi des violences dans l’enfance, reproduisant inlassablement le même schéma…

Anne, comment vous êtes-vous préparée au rôle ? Avez-vous couru le marathon de New York ?

Anne Hathaway : Oui, je l’ai couru deux fois, il y a longtemps ! Plus sérieusement, je connaissais assez de choses sur le monde de la mode, les magazines, etc. Donc le milieu ne m’intimidait pas. Alors j’ai décidé de faire un stage chez Christie’s, la célèbre maison de vente aux enchères. Je savais que, là aussi, il y aurait des femmes formidables et intimidantes. J’y ai travaillé quelques semaines comme assistante, et c’est vrai que je m’occupais aussi du courrier et qu’on m’envoyait chercher le café. Donc, tout ça, je l’ai vécu.

Merryl, avec votre carrière, et sachant que vous avez reconnu que c’est plus difficile pour une femme, est-ce que la pression n’a pas parfois été si grande que vous avez dû faire des choix entre être une personne poussée par son art et sa volonté de jouer, et aussi à certains moments une personne dure qui devait prendre des décisions difficiles ?

Merryl Streep : Vous me demandez donc s’il m’est arrivé d’être sans foi ni loi, avec une soif immodérée dans la course aux rôles ! Je ne crois pas. Si je frappe Stanley, là, c’est peut-être maintenant que je dépasse les limites ! Mais vous savez, en règle générale, nous les acteurs, à moins d’être également producteur ou de s’appeler Tom Cruise, avons un pouvoir très limité. Alors, à moins qu’on nous apporte un capuccino ou qu’on joue dans des films qui rapportent des milliards, on n’a pas de pouvoir. Je me dis simplement parfois que la presse autour de nous, ça va, mais point trop n’en faut non plus.

Stanley, en tant que metteur en scène, que pensez-vous du film ?

David Finker (en français) : Bon courage, Monsieur !

Stanley Tucci : Etre dirigé par David a été une expérience très enrichissante. Il m’a appris beaucoup de choses, parce que son style de réalisation est très différent du mien. Ce qu’il a de formidable, c’est que sur un tournage, il rend vraiment l’atmosphère agréable et sereine. Et c’est vraiment crucial lorsqu’on veut réussir un bon film. David est quelqu’un de doux ; il ne s’impose pas. Parfois, nous devions presque le supplier de nous donner des directions d’acteur ! Mais ce qui est formidable, c’est qu’il nous met tous très à l’aise sur le tournage, et ça nous donne une grande liberté d’expression. Et lorsque cette liberté existe, il y a spontanéité, donc le jeu est riche. Grâce à cela, nous avons travaillé dur, tout en étant à l’aise. Et quand vous regardez le film, l’image, vous avez quelque chose qui paraît faussement simple : il laisse les acteurs et l’histoire évoluer. Les visuels sont très beaux, mais pas trop beaux.

Merryl Streep : Comme nous !

David Finker (en français) : Merci.

Merryl, poour clore cette conférence de presse, voudriez-vous signifier qu’elle est terminée comme le fait Miranda quand elle n’a rien à ajouter ?

Merry Streep (en français) : C’est tout !

Propos recueillis par Isabelle Kersimon pour Cinemovies