Les temps qui changent

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L'interview de Gérard Depardieu


L'interview de Gérard DepardieuA l'occasion de la sortie du nouveau film d'André Téchiné, CineMovies s'est entretenu avec l'équipe du film. Voici l'interview de Gérard Depardieu...

CineMovies: Que pensez-vous du fait qu’André Téchiné vous ait de nouveau mis en présence, Catherine Deneuve et vous, quinze ans après Drôle d’endroit pour une rencontre, et surtout vingt-deux ans après Hôtel des Amériques, dont il est le réalisateur ?

Gérard Depardieu: Il fallait un couple plausible. Il est vrai que le couple du Dernier Métro ou celui de Je vous aime, avec Catherine, tout comme que celui que j’ai incarné avec Fanny Ardant [NDLR : La Femme d’à côté, de François Truffaut], que je retrouve en ce moment au théâtre pour la pièce d’Henry James [NDLR : La Bête dans la jungle], comportent des identités, des affinités, des réminiscences.


Que pensez-vous de l’obsession d’Antoine ?

Pour lui, Cécile ne l’a jamais quitté, c’est tout. Et l’amie de Cécile lui donne ce conseil qu’on donne dans la vie : faire l’amour avec lui, pour voir. Il faut peut-être ce passage à Cécile pour être prête à accepter cette obsession… J’adore jouer ces personnages-là, car je suis beaucoup plus proche d’eux et de ceux des films de Pialat… Mon fort intérieur est plus dans une introspection, avec cette vitalité incroyable. C’est ce que Maurice Pialat adorait.


Votre personnage de Klein dans 36, quai des Orfèvres, ne s’était pas non plus remis d’une histoire d’amour passée…

Klein est un homme aigri, miné par ses ambitions de pouvoir qui sont sans humanité. Il a eu de l’amour pour Camille, mais il l’a oubliée. Il y a des gens qui se nourrissent d’un amour impossible, et d’autres qui détruisent leur vie. Le personnage de « 36 » est un type qui se détruit totalement. C’est un personnage de tragédie. Antoine, lui, est un personnage vivant, optimiste, même si son problème est son obsession sentimentale. Une obsession difficile à vivre, mais dont il se tire très bien. C’est un vrai personnage romantique, qui va au bout, sans compter.


Que pensez-vous du film ?

André a pensé, a écrit ce script absolument merveilleusement bien construit sur des choses qu’on n’a absolument plus l’habitude de lire, car dans les scripts que l’on reçoit, tout est pré-mâché, pré-vécu, prévisible… Là, je retrouve un peu une famille qui existe de moins en moins, comme avec Truffaut, avec Pialat, et avec André, donc.


Pourquoi ces familles n’existent-elles plus ?

Parce que les temps changent ! L’écoute change ! Du temps de Ferrerri, de Bertolucci, Pialat, Truffaut, Miller, c’était plus facile de parler d’un film… Pialat faisait ses films comme un peintre. André fait ses films comme quelqu’un qui écrit. Je pense que Marguerite Duras faisait ses films comme un auteur d’une autre génération, un peu comme Stendhal, dans une mythomanie. Mais ce sont de vrais auteurs. Les silences de Duras sont des mots indescriptibles.


Pourtant, lorsqu’on regarde votre filmographie récente, vous allez quand même vers des premiers films ?

Non ! Je ne vais nulle part, je continue, c’est tout… Acteur, c’est un tout, il n’y a rien, il y a des amis, des familles… C’est une envie de rencontrer des gens. J’ai rencontré des jeunes de 24 ans qui ont un univers tout à fait différent de ce que nous connaissons maintenant, où l’on reste un peu dans la vie. Il ne faut pas oublier la vie, quand on fait du cinéma. Et j’ai l’impression que, de plus en plus, ceux qui font des films oublient la vie, et que c’est comme rentrer à Sciences Po… Maintenant, c’est comme ça. La course à l’audimat.


Vous menez beaucoup d’activités différentes à la fois…

Ma vie, c’est ma curiosité, qui m’entraîne parfois dans des conneries, parfois ailleurs, mais qui est ma force de vie. C’est l’appétit de vivre et c’est un appétit d’autodidacte. Je n’ai pas eu de moule de scolarité ; je n’ai pas eu d’interdits d’éducation. Les seuls interdits que j’ai eus, c’est la vie qui me les a donnés. Je suis vivant. Je suis complètement vivant, et tout m’intéresse. Et je trouve des gens extraordinaires chez des gens qui font du vin, chez des aventuriers et des hommes d’affaires que je connais, qui sont tous des autodidactes, d’ailleurs. Nous avons le même noyau. J’ai une famille énorme dans le monde. Je suis un entremetteur. Je fais des coups. Je n’ai jamais souhaité rentrer dans une société car, là, on est mort. Ma liberté, c’est de dire « Je me barre, on a eu une belle histoire, ça va ».


La famille du cinéma a-t-elle une place particulière parmi toutes ces familles ?

Bien sûr, puisque c’est un métier que je fais sans hésiter et sans peiner, sans travailler. Si j’avais à travailler dans n’importe quelle direction, dans n’importe laquelle des fonctions que j’ai avec mes différentes casquettes, jamais je ne le ferais. Je n’ai jamais travaillé.


Le film est très pudique…

C’est vrai que c’est très pudique. Ce sont des gens d’un certain âge. Il y a autre chose dans l’amour que l’exhibition. Même les deux garçons ensemble sont très pudiques. C’est exceptionnel, d’ailleurs. Je n’ai jamais vu autant de beauté et autant d’évidence que dans ces ambiguïtés. Chez d’autres cinéastes, ça donne des choses hallucinantes, en proportion.


Que pensez-vous de l’image que l’on peut avoir de vous ?

Ça ne me touche plus, ni ne me blesse. Je n’ai pas envie de me justifier. J’ai 57 ans et je vis. J’ai cinq pontages, dix-sept accidents de moto, des chagrins d’amour, un fils aussi, qui maintenant va très bien… Comme tout le monde, j’ai la vie. Il se trouve que c’est une vie publique, alors on croit devoir rendre des comptes. Je ne le fais pas. Je vis, point. Je me sens très bien. Que des gens ne m’aiment pas, j’y compte bien. Je serais extrêmement gêné si je devais être aimé de tout le monde.


Comment expliquer que les réalisateurs vous désirent autant ?

Peut-être parce qu’ils savent que je suis humain, que je ne calcule rien.


Savez-vous combien de films vous avez tournés ?

Non, parce qu’ils font partie de ma vie. Les accidents, je les comptabilise parce c’est là où la vie me stoppe. C’est mes feux rouges.


Vous n’en faites pas un peu trop ?

Je ne m’en rends pas compte. J’ai un cœur. Je suis comme les chevaux. Un cheval peut crever d’épuisement si on ne l’arrête pas. J’ai des promesses, des amis, des jeunes, qui ont besoin de monter leur truc, même pour deux jours… Si je n’avais pas été là, le film de Nick Cassavetes avec Gena Rowlands [NDLR : Décroche les étoiles, 1996] ne se serait jamais fait ! Gena me téléphone tout le temps pour me remercier de voir que Nick est sorti de ses démons et qu’il a fait des succès. C’est fabuleux. Mais je ne fais pas ça pour ça. Quand on voit des jeunes qui ont très envie, même si on sait que ça va droit dans le mur, on y va. Je ne fais pas ça par calcul. Il y a longtemps que j’ai chié sur la carrière. La carrière, je m’en fous. Je suis satisfait de la vie, oui. Ce qui me satisfait, ce sont les gens qui aiment, qui partagent des émotions, des rires, avec moi…


Faire une halte vous paraît envisageable ?

Bien sûr. Je vais la faire assez tôt. J’ai toujours pensé à faire des haltes, mais il faut être deux. Et c’est vrai qu’avec Carole [NDLR : Carole Bouquet, sa compagne], on a envie de prendre un peu de recul pour faire autre chose.


Propos recueillis par Isabelle Kersimon