L'interview de Romane Bohringer et de Benoît Cohen
Sorti mercredi dernier, "Nos enfants chéris" marque le retour de Romane Bohringer au cinéma, absente depuis "Le Petit Poucet". A cette occasion CineMovies s'est entretenu avec la comédienne et son réalisateur Benoît Cohen, qui avait déjà marqué son monde, avec "Les Acteurs anonymes", accompagné d'Eléonore Pourriat et Mathias Mlekuz (eux aussi interprètes du film)...
CineMovies : La première chose qui nous a étonnés, c'est que le film est présenté comme la comédie de l'été...
R. Bohringer : C'est bien, non ?
Oui, pas de problème, mais nous, on a quand même eu l'impression que c'était une comédie noire... La question, c'est ce qu'en ont dit les médias... Il y a sûrement des raisons promotionnelles, marketing, mais nous on a trouvé que c'est une comédie noire.
B. Cohen : En fait, on a volontairement, et pour des raisons éminemment promotionnelles, décidé de choisir cet axe de communication. Mais ce n'était pas à nous de dire que c'est la comédie de l'été, ça ne se fait pas. C'est comme si on disait "C'est le film de l'année" (rires). Mais le magazine "Studio", qui a vu le film très tôt, nous a proposé de mettre sur les affiches des colonnes Maurice "la comédie familiale de l'été". Et comme souvent les journalistes se reprennent les uns les autres, très vite on s'est retrouvés avec, dans tous les journaux, "la comédie de l'été", "la surprise de l'été"... Une fois, on a même eu "la comédie de l'année" ! Après, nous, quand on l'a écrit, on ne s'est pas dit qu'on allait écrire la comédie de l'été. On a écrit un film sur un moment de la vie qui nous échappe parce qu'on est en plein dedans, qui est particulier parce que tout bascule, tout est chamboulé, tout change. Tous nos repères disparaissent et réapparaissent différemment. Donc, du coup, on a voulu le traiter avec humour parce qu'on s'est rendu compte que ça créait des situations assez cocasses, drôles, et on s'est dit que, éventuellement, ça peut faire rire. Parce que nous, ça nous faisait rire ! Mais ce n'est pas un film à gags, avec une succession de peaux de bananes toutes les trois minutes !
C'est d'abord un film de personnages ?
B. Cohen : On a pris sept personnages principaux. On a décidé de les travailler beaucoup, de les décaler un peu par rapport à la réalité pour faire en sorte que, quand ils se rencontrent ça puisse créer des moments drôles mais aussi des moments, oui c'est vrai, un peu plus durs. On a travaillé pendant deux ans comme ça, je parle de l'écriture, du tournage et du montage, et puis on amène le film à des distributeurs et ils nous proposent ça ("la comédie de l'été"). On ne va pas dire non ! C'est vrai que si le film peut peut-être éventuellement marcher, comme ça a l'air d'être le cas pour l'instant, c'est bien. Je pense que si on l'avait vendu comme "la comédie noire de juin", bon... Mais fondamentalement, vous avez raison.
Est-ce qu'on pourrait dire que c'est la moralité de l'amour versus la moralité de la vie conjugale, familiale ?
E. Pourriat: On n'est pas d'accord là-dessus, avec Benoît ! (rires) Pour moi, c'est la moralité de l'amour, oui. Ce qui est marrant, c'est que souvent les gens nous demandent ce que veut dire la fin du film. Il y a des gens qui sont outrés parce ces jeunes égoïstes quittent leur progéniture et disparaissent de la circulation. C'est vrai que la fin du film est ouverte. Quand on a écrit le film avec Benoît, on n'était pas tout à fait d'accord sur la signification de cette scène. Pour moi, Martin et Constance (Matthieu Demy et Romane Bohringer) partaient vraiment. Après, ils recomposaient leur famille, ils n'oubliaient pas leurs enfants derrière, mais ce n'était pas juste une escapade de deux-trois jours.
Et ce n'était pas le cas pour vous ?
B. Cohen : Moi, j'étais dans l'optique de laisser la possibilité aux spectateurs de choisir s'ils reviennent après ce week-end de passion amoureuse, ou s'ils partent vraiment pour toujours.
C'est vrai qu'on reste dans l'expectative à la fin du film...
B. Cohen : Oui, mais moi, je privilégiais plus le fait qu'ils puissent revenir après.
Le film est-il amoral ?
B. Cohen : On ne peut pas le savoir. Il y a des gens qui trouvent ça amoral, d'autres pas. C'est marrant, parce que certaines personnes sont gênées par l'idée qu'ils partent vraiment, une idée surtout renforcée par la musique d'Higelin au générique. Hier soir, par exemple, il y avait pas mal de couples dans le public, et on leur a demandé ce qu'ils en pensaient. Et systématiquement, chacun des membres du couple pensait le contraire de l'autre ! Ce qui était bien, c'est que ce n'était pas toujours l'homme ou la femme qui pensait une chose, ou son contraire ! Eh bien, ça veut dire qu'on a réussi notre coup, que chacun peut trouver ça moral ou amoral. Par exemple, on a eu une critique dans un quotidien national où la journaliste dit que le film est moralisateur, ce qui est fantastique ! Parce que d'un côté, disait-elle, il y a la femme qui fait bien son travail de mère en allaitant l'enfant, et de l'autre, la femme névrosée...
Est-ce que ce n'est pas la morale de la liberté d'être, face à la liberté sociale ?
B. Cohen : Je ne crois pas que ce soit une question de morale, surtout. L'idée de la liberté, c'est beaucoup plus intéressant que l'idée de la morale. Pour moi, le sujet du film, c'est que cette liberté, on l'a. Même s'il y a des carcans sociaux qui font que l'on se marie, qu'on a des enfants. La réalité, c'est qu'on est libres. Si un jour on a envie de partir et de tout laisser tomber, on peut le faire... La question que pose le film, c'est comment faire pour ne pas en arriver là, finalement. Du moins, c'est comme ça que j'ai écrit le film, pour montrer comment on en arrive là. Ce n'est évidemment pas un plaidoyer pour les familles recomposées !
Le film pose-t-il la question identitaire des jeunes parents ?
B. Cohen : Forcément, oui.
Vous attendiez-vous, justement, à créer des personnages auxquels les gens pourraient autant s'identifier ?
B. Cohen : C'est vrai qu'il y a un éventail de personnalités... même si on ne s'est pas dit, par exemple, tiens, là, il nous faut un dragueur... Mais on ne tombe pas des nues quand les gens nous disent "Ce n'est pas que drôle, il y a quelque chose derrière. Les personnages sont assez épais pour qu'on puisse sidentifier à eux". L'éventail de personnages, on l'a aussi cherché autour de nous, on a pioché dans notre entourage. Par exemple, le copain célibataire qui n'a pas de copine depuis trois ans... On s'en est servi. En ça, c'est très autobiographique, puisqu'on a pris tout ce qu'on avait autour de nous. Mais on ne s'est pas contentés de retranscrire la réalité, ce qui à mon avis aurait été assez plat. On a essayé de faire un travail de scénariste : comment décaler, comment tordre ces personnages pour qu'ils deviennent particuliers, originaux, et en même temps qu'ils aient une universalité.
C'est pour ça qu'aucun d'entre eux n'est antipathique. Aucun n'est spécialement sympathique non plus, d'ailleurs, sauf peut-être, celui qu'incarne Matthieu Demy, mais on éprouve de l'empathie pour tous, parce qu'on se reconnaît en eux...
E. Pourriat : Oui, on était d'ailleurs très attachés à ça au moment de l'écriture, à être tendres avec nos personnages. Quand on écrivait leurs réactions, on se mettait dedans, comme un acteur. Il y avait un peu de nous en chacun d'eux. Et, de toute façon, je ne conçois pas de dénigrer mes personnages ou de ne pas les aimer.
B. Cohen : Par exemple, le personnage d'Arnaud, le beauf (incarné par Matthias Mlekuz), s'il marche, c'est qu'on l'aime. Si on ne l'aimait pas, il serait abominable, caricatural, odieux. Il est un peu caricatural, certes, mais comme on l'aime, il reste sur le fil ; il ne tombe pas complètement dans la caricature du mec odieux, même s'il faut qu'il le soit aussi pour que ça crée une tension dans dans l'histoire.
Justement, comment vous êtes-vous positionné avec vos personnages : le musicien, le mec qui roule dans sa Range Rover à 60 plaques...
B. Cohen : Par petites touches. Au début on avait neuf personnages. On en a enlevé deux. On avait fait des listes de particularités, de traits de caractère : le pessimiste, le côté maniaque, le côté "je fais bien la bouffe"... On faisait notre petite tambouille, on mettait les personnages en relation. C'était vraiment un travail de puzzle.
E. Pourriat : On part toujours de différentes personnes de la vie réelle et ça compose un squelette de personnage. Et en même temps, il y a des traits de caractère de la vie réelle qu'on peut récupérer pour un autre personnage.
B. Cohen : Dans un deuxième temps, en allant vers le tournage, j'ai fait lire à chaque acteur son personnage, et on a travaillé dessus pour qu'il y ait un équilibre le plus précis possible. C'est comme ça qu'on a réussi à garder tous nos personnages, à ne pas en oublier un en cours de route, à les traiter avec égalité et à faire en sorte qu'ils vivent tous une évolution entre le début et la fin. Par exemple, "Short Cuts" est un film que j'adore. C'est des moments de vie avec des personnages deux par deux ou par trois. Là, mettre sept personnages tout le temps ensemble pendant une heure et demie, c'était vachement dur !
On aimerait que vous nous parliez de votre vision du couple et de votre vision des femmes... Il y a quelque chose de très brutal dans le rapport entre Constance et Ariane. L'enjeu, c'est Martin, mais il y a quelque chose de super violent, comme dans le rapport à l'allaitement, par exemple.
E. Pourriat : Ce que vous dites est théorique. On écrit de manière empirique, dans la sensation, dans le ressenti des petites choses du quotidien. Il n'y a pas tellement une vision du couple ou une vision de la femme...
B. Cohen : Oui, ce n'est pas une chose qu'on a faite par rapport à une situation de couple ou une idée de la femme. On l'a fait par rapport à une situation de comédie de fiction. A un moment donné, une tension est née et il faut que ça sorte. Nous, on traite de cette tension et de ce moment de vie. Mais on montre plusieurs évolutions du couple, des couples différents aussi, et qui fonctionnent différemment. On n'a pas un point de vue sur le couple, un point de vue sur la femme... Il y a des regards différents sur tout ça, des regards instinctifs plus que théoriques. On n'a jamais théorisé en écrivant, on ne s'est jamais dit "On veut dire ça sur ça".
R. Bohringer : Si je peux dire quelque chose... (rires) Il se trouve que j'ai observé dans la vie quotidienne qu'une femme qui devient maman, vraiment, apparemment, face à la société et même aux autres femmes, est très vite répertoriée dans tel genre ou tel genre de mère. J'ai l'impression que c'est un moment où, tout à coup, on échange beaucoup de jugements. Ca fait ressortir - et c'est aussi de ça que parle le film - des comportements qui sont différents les uns des autres, par rapport aux choix d'éducation. Par exemple, sur l'allaitement, sur les horaires de coucher, etc. Dans le film, entre Constance et Ariane, il y a là, le passé et le présent ; une histoire qui s'essouffle un peu ; et quelqu'un qui arrive là-dedans. Le fait que Constance arrive toute neuve les emporte, Martin et elle, dans une sorte de renouveau. Mais pour en revenir aux femmes, quand on devient maman maintenant, ça donne lieu à beaucoup de discussions, de prises de position, et parfois ça agresse les êtres. J'ai vu des jeunes femmes vachement remises en question par ce qu'on leur dit.
Parce que ça fait appel à son éducation à soi...
R. Bohringer : Oui, et j'ai l'impression que les femmes sont très fragilisées à ce moment-là. C'est traité avec humour dans le film... Mais c'est tendu. Moi j'ai beaucoup remarqué ça, dans la vie. Tout à coup, des femmes qui s'entendaient bien deviennent incompatibles à cause de leurs choix vis-à-vis de leurs enfants... Elles sont fragilisées par le regard qu'on peut porter sur leurs choix, leurs décisions. Toutes les conversations de ce trio de femmes, dans le film, tournent un peu autour de ça, de ce que chacun défend ou ressent et qui est mis en jugement par l'autre... Mais vraiment, moi j'ai beaucoup vu ça, dans la vie, tout de suite, dès qu'on a un enfant. Non ?
Ah oui, oui, c'est très vrai.
R. Bohringer : Les femmes s'énervent beaucoup, peuvent être très touchées par une chose qu'on leur dit, très déstabilisées. Du coup, elles doivent affirmer leur position plus fortement. Parce qu'on a l'impression qu'avoir un enfant c'est très moral et que chacun doit rentrer dans une espèce de normalité, et que les gens qui en sortent un peu sont tout de suite mis... C'est très viscéral, on est agressés dans nos convictions, nos certitudes. Le film pose plein de questions et ne donne aucune réponse parce qu'il n'y en a pas, quelque part. La moralité ne tient pas le choc face à la pulsion, face au doute, face aux failles... Elle ne tient pas le coup, plus maintenant, plus à notre époque en tout cas.
Est-ce qu'on pourrait évoquer l'idée d'un paradis perdu que ces personnages redécouvriraient ?
R. Bohringer : Je trouve que, surtout, le truc majeur du film c'est le tiraillement légendaire sur lequel on a toujours beaucoup écrit, d'ailleurs, des livres, des films... Chacun des personnages est tiraillé entre un désir de construire, de se cocooniser, un désir de paix, de quelque chose qui rassure, et la pulsion, l'aventure, la renaissance, tout ça. C'est au coeur du film à chaque moment. En plus, c'est posé par le fait qu'il y a des enfants, qui sont de nouveaux êtres humains. Dans tous les personnages, il y a cette question de comment on arrive à se placer dans la vie par rapport à ça. Et même quand on arrive à s'y placer, comment tout d'un coup tout peut exploser...
B. Cohen : L'idée c'est que quand on va avoir un enfant, justement on a une vision paradisiaque. On va pouvoir se poser, se stabiliser et enfin être heureux, totalement. Et c'est vrai que c'est fantastique mais ça ouvre d'autres portes, beaucoup moins évidentes à gérer... Et le film, c'est ça. Ces gens, entre les choix qu'ils ont faits et ce qu'ils en récoltent, sont surpris, déstabilisés, donc ont des comportements décalés, donc drôles, souvent.
E. Pourriat : Oui, et il y a le fait que quand on devient parent, ce n'est pas le terminus de la vie. Et ces personnages découvrent ça. Ils sont étonnés de devoir continuer à vivre, à construire, à inventer, alors qu'ils pensaient qu'ils étaient arrivés !
R. Bohringer : Et puis le paradis n'est pas perdu pour tout le monde ! Par exemple, Martin et Constance vont sûrement vers un autre paradis... Le film effleure les gens, comme ça... Cette ronde de personnages... Il n'y a pas de réponse. Ca ne s'arrête jamais, heureusement et malheureusement ! On voudrait être sûr dans la vie, à un moment donné, et la fin montre que non. Eux partent pour une nouvelle certitude, qui sûrement sera déboulonnée plus tard, ou pas... Le film est ambigu. Il peut être désespéré. Ca peut être un constat d'échec de quelque chose qu'on a rêvé et qui n'est pas du tout comme on l'avait rêvé.
E. Pourriat : Moi je trouve que c'est réaliste.
R. Bohringer : C'est hyper réaliste. Mais selon ton état tu peux prendre le film comme une grande peine, en disant "Ca marchera jamais" ou alors comme une chose très lumineuse, en disant "Bah voilà, la vie elle recommence tout le temps et à l'arrivée on aura plein de bouts d'histoires avec des souvenirs forts". Selon l'état dans lequel on est, le film peut être vu de manières différentes. On peut penser à ceux qui restent, ou à ceux qui partent...
Romane, comment avez-vous vécu ce rôle, un peu à contre-courant de ce qu'on vous a fait jouer jusqu'à présent ?
Quand j'ai lu le scénario, c'était une chance absolue que quelqu'un ait ouvert son imaginaire sur moi. Je suis étonnée qu'il ait fallu attendre Benoît pour que quelqu'un puisse me dire de but en blanc, comme il l'a fait : "J'ai pas besoin d'essais ni d'auditions. Je sais très bien que dans la vie tu as l'énergie nécessaire, la joie pour interpréter ce rôle". Je suis assez étonnée que les gens ne voient pas plusieurs choses dans une personne. Donc c'était une grande joie et j'étais même un peu inquiète parce qu'à force qu'on ne me confie pas des personnages comme ça... A force, c'est comme le vélo, quoi ! On a peur de remonter !
Vous avez redécouvert une partie de vous-même en jouant ce rôle ?
Ouais ! Mais une partie que je n'ai jamais quittée. Quand je suis arrivée sur le plateau, j'étais libérée. Je jouais avec mon rythme, mon énergie, j'avais l'impression d'être mise en valeur, que ça rentrait en phase avec une partie de moi inexplorée au cinéma, pas dans la vie, justement. Donc, j'ai pris ce personnage comme ça, j'étais très épanouie sur le tournage.
Benoît, comment s'est passé ce tournage dans un huis clos à ciel ouvert, justement ? Sur sept personnages, il y avait cinq acteurs avec lesquels vous aviez déjà travaillé. Comment avez-vous préparé l'entrée des deux autres ?
B. Cohen : Après "Les acteurs anonymes", on avait envie de travailler avec les mêmes gens, en grande partie. On se voit beaucoup aussi en dehors des tournages. C'est le principe de ce groupe, on a envie de travailler ensemble et en même temps il y a des nouveaux qui arrivent. Dans mon prochain film, il y aura, à nouveau, deux acteurs qui vont nous rejoindre. Romane et Laurence sont arrivées assez tard sur le tournage mais ça s'est très bien passé parce que le groupe est plutôt ouvert et sympathique.
R. Bohringer : Je trouve qu'une des grandes réussites du film c'est justement la symbiose qu'il y a entre les comédiens. C'est vraiment indéniable. Il n'y a rien d'artificiel, rien de forcé, ça se voit, ça tourne grave au sein des gens ! Moi par exemple, je suis arrivée huit jours en retard parce que je tournais avant, j'étais un peu intimidée, mais au bout de quatre heures j'étais complètement dans mes pompes parce que les acteurs, les techniciens étaient complètement détendus, il n'y avait jamais d'histoire... On a vécu six semaines les uns collés aux autres. Personne ne souffrait d'égo, de narcissisme. C'est pas tout le temps que ça arrive, mais on était spectateurs les uns des autres. Moi j'étais toujours surprise par ce que faisaient les autres à chaque moment. Des fois j'oubliais de jouer ! J'étais toujours au spectacle et il se passait toujours quelque chose d'étonnant dans le jeu, et ça s'est fait tout de suite. Mais ils avaient imaginé chaque personnage et le miracle était dans l'oeuf !
Matthias, ça fait quoi d'incarner un gros macho ventru mais adorable, mais macho ventru quand même ?
Mathias Mlekuz : Déjà, c'est une composition !
Ce n'est pas forcément aisé, de composer ça ?
Si, c'est assez facile. Je trouve que les personnages, plus ils sont marqués, identifés, plus c'est facile.
Dans le film, vous avez une voix, une corpulence, une manière de traiter Romane à la hussarde...
Je trouve ça fantastique de pouvoir exprimer ça dans un personnage. Et j'ai beaucoup de tendresse pour lui car finalement, à la fin, il n'est pas si... On s'y attache. Et à mon avis, si on s'y attache c'est parce que j'ai essayé de faire en sorte que ce soit une espèce de gros enfant qui fait des crises, qui fait des colères. Du coup, il n'est pas forcément méchant, parce qu'il n'est pas forcément responsable de lui-même. Il est emporté par son poids, dirons-nous !
Quand même, un tel macho, de nos jours...
Justement, ça fait un peu provoc, du coup. C'est très jubilatoire, justement, d'être autant à contre-époque.
Et la claque...
Et la claque, je trouve ça aussi formidable de donner une grande claque à la fin, surtout qu'elle fait énormément rire. Ouais, je trouve ça bien que le personnage puisse faire ça.
Ce personnage a une espèce de fureur. C'est un brut de pomme. Il est naïf mais il voit les choses, il a une espèce de générosité en même temps qu'un côté brut de décoffrage...
Il ne réfléchit pas à beaucoup de choses. Les problèmes se posent à lui et il les résoud. Il comprend les choses quand même...
Votre personnage et celui de Laurence Cote ne sont pas évidents...
On nous a dit que c'était les deux personnages les plus ingrats du film, mais je n'en suis pas sûr.
Ils ont quand même des choses à défendre, avec lesquelles on n'a pas d'empathie à priori.
Oui et c'est là que ça devient passionnant pour un acteur. Mais je trouve quand même que le personnage de Laurence s'ouvre, à la fin. C'est merveilleux, ce qui lui arrive, à la fin, elle devient lumineuse...
La boulangère et sa brioche, on l'a trouvée magique...
Elle est magique.
Est-ce qu'elle ne symbolise pas le côté parental ?
E. Pourriat : Oui, c'est la bonne mère, la bonne fée.
B. Cohen : Elle vient des contes pour enfants. Elle donne son cake d'amour !
Ce personnage nous a charmés par son côté chaleureux... Elle les a connus tout petits, elle porte un regard chargé de temps. Elle ressemble à une bonne fée penchée sur un berceau...
B. Cohen : C'est exactement ça. Elle est magique. On a complètement décalé ce personnage qui appartient à l'univers du conte. On part du réel, de quelque chose d'autobiographique, de la vie des trentenaires, etc. ; et on a voulu amener une vision différente pour que ce ne soit pas seulement une comédie de situations, de gags, avec le Babybel, les chiottes, etc.
Ah, le Babybel !
B. Cohen : Ce sont des mots d'auteur qui sont drôles, mais si le film n'avait été que ça... On a voulu amener une profondeur de champ, pour qu'il se passe des choses à différents niveaux de compréhension.
C'est réussi. L'idée du film est venue de vacances en Aveyron alors que vous souhaitiez travailler sur une adaptation d'une pièce de Tchékov. Où en est ce projet ?
B. Cohen : On veut adapter "Ivanov". Claude Miller a adapté "La mouette" avec "La Petite Lili", et il dit que c'est le film de sa vie. C'est marrant parce que pour nous, s'attaquer à Tchékov c'est quelque chose d'énorme. On va attendre. Il faut qu'on ait un peu de temps, mais on le fera.
Le film est quand même fort. Fatalement, il interpelle.
B. Cohen : On a remarqué que ça touche des publics d'âges très différents. A Cabourg, il y avait toute une salle de gens âgés qui étaient morts de rire parce que ça leur rappelait des souvenirs. Les gens de 20 ans, eux, se disent "Ah, c'est comme ça qu'on va devenir !" Alors c'est marrant, parce que le public est beaucoup plus large que ce qu'on imaginait. Ce thème-là, ce questionnement, il est en fait vrai pour les gens de 30 ans, mais aussi pour ceux de 40, 50 ou 20, avec une vision différente à chaque fois. On fait les choses le plus sincèrement possible, et après les gens le reçoivent...
Propos recueillis et retranscrits par Isabelle Kersimon et Dal'Barco.
"Nos enfants chéris" dans vos salles depuis le 02 juillet!
Sorti mercredi dernier, "Nos enfants chéris" marque le retour de Romane Bohringer au cinéma, absente depuis "Le Petit Poucet". A cette occasion CineMovies s'est entretenu avec la comédienne et son réalisateur Benoît Cohen, qui avait déjà marqué son monde, avec "Les Acteurs anonymes", accompagné d'Eléonore Pourriat et Mathias Mlekuz (eux aussi interprètes du film)...CineMovies : La première chose qui nous a étonnés, c'est que le film est présenté comme la comédie de l'été...
R. Bohringer : C'est bien, non ?
Oui, pas de problème, mais nous, on a quand même eu l'impression que c'était une comédie noire... La question, c'est ce qu'en ont dit les médias... Il y a sûrement des raisons promotionnelles, marketing, mais nous on a trouvé que c'est une comédie noire.
B. Cohen : En fait, on a volontairement, et pour des raisons éminemment promotionnelles, décidé de choisir cet axe de communication. Mais ce n'était pas à nous de dire que c'est la comédie de l'été, ça ne se fait pas. C'est comme si on disait "C'est le film de l'année" (rires). Mais le magazine "Studio", qui a vu le film très tôt, nous a proposé de mettre sur les affiches des colonnes Maurice "la comédie familiale de l'été". Et comme souvent les journalistes se reprennent les uns les autres, très vite on s'est retrouvés avec, dans tous les journaux, "la comédie de l'été", "la surprise de l'été"... Une fois, on a même eu "la comédie de l'année" ! Après, nous, quand on l'a écrit, on ne s'est pas dit qu'on allait écrire la comédie de l'été. On a écrit un film sur un moment de la vie qui nous échappe parce qu'on est en plein dedans, qui est particulier parce que tout bascule, tout est chamboulé, tout change. Tous nos repères disparaissent et réapparaissent différemment. Donc, du coup, on a voulu le traiter avec humour parce qu'on s'est rendu compte que ça créait des situations assez cocasses, drôles, et on s'est dit que, éventuellement, ça peut faire rire. Parce que nous, ça nous faisait rire ! Mais ce n'est pas un film à gags, avec une succession de peaux de bananes toutes les trois minutes !
C'est d'abord un film de personnages ?
B. Cohen : On a pris sept personnages principaux. On a décidé de les travailler beaucoup, de les décaler un peu par rapport à la réalité pour faire en sorte que, quand ils se rencontrent ça puisse créer des moments drôles mais aussi des moments, oui c'est vrai, un peu plus durs. On a travaillé pendant deux ans comme ça, je parle de l'écriture, du tournage et du montage, et puis on amène le film à des distributeurs et ils nous proposent ça ("la comédie de l'été"). On ne va pas dire non ! C'est vrai que si le film peut peut-être éventuellement marcher, comme ça a l'air d'être le cas pour l'instant, c'est bien. Je pense que si on l'avait vendu comme "la comédie noire de juin", bon... Mais fondamentalement, vous avez raison.
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E. Pourriat: On n'est pas d'accord là-dessus, avec Benoît ! (rires) Pour moi, c'est la moralité de l'amour, oui. Ce qui est marrant, c'est que souvent les gens nous demandent ce que veut dire la fin du film. Il y a des gens qui sont outrés parce ces jeunes égoïstes quittent leur progéniture et disparaissent de la circulation. C'est vrai que la fin du film est ouverte. Quand on a écrit le film avec Benoît, on n'était pas tout à fait d'accord sur la signification de cette scène. Pour moi, Martin et Constance (Matthieu Demy et Romane Bohringer) partaient vraiment. Après, ils recomposaient leur famille, ils n'oubliaient pas leurs enfants derrière, mais ce n'était pas juste une escapade de deux-trois jours.
Et ce n'était pas le cas pour vous ?
B. Cohen : Moi, j'étais dans l'optique de laisser la possibilité aux spectateurs de choisir s'ils reviennent après ce week-end de passion amoureuse, ou s'ils partent vraiment pour toujours.
C'est vrai qu'on reste dans l'expectative à la fin du film...
B. Cohen : Oui, mais moi, je privilégiais plus le fait qu'ils puissent revenir après.
Le film est-il amoral ?
B. Cohen : On ne peut pas le savoir. Il y a des gens qui trouvent ça amoral, d'autres pas. C'est marrant, parce que certaines personnes sont gênées par l'idée qu'ils partent vraiment, une idée surtout renforcée par la musique d'Higelin au générique. Hier soir, par exemple, il y avait pas mal de couples dans le public, et on leur a demandé ce qu'ils en pensaient. Et systématiquement, chacun des membres du couple pensait le contraire de l'autre ! Ce qui était bien, c'est que ce n'était pas toujours l'homme ou la femme qui pensait une chose, ou son contraire ! Eh bien, ça veut dire qu'on a réussi notre coup, que chacun peut trouver ça moral ou amoral. Par exemple, on a eu une critique dans un quotidien national où la journaliste dit que le film est moralisateur, ce qui est fantastique ! Parce que d'un côté, disait-elle, il y a la femme qui fait bien son travail de mère en allaitant l'enfant, et de l'autre, la femme névrosée...
Est-ce que ce n'est pas la morale de la liberté d'être, face à la liberté sociale ?
B. Cohen : Je ne crois pas que ce soit une question de morale, surtout. L'idée de la liberté, c'est beaucoup plus intéressant que l'idée de la morale. Pour moi, le sujet du film, c'est que cette liberté, on l'a. Même s'il y a des carcans sociaux qui font que l'on se marie, qu'on a des enfants. La réalité, c'est qu'on est libres. Si un jour on a envie de partir et de tout laisser tomber, on peut le faire... La question que pose le film, c'est comment faire pour ne pas en arriver là, finalement. Du moins, c'est comme ça que j'ai écrit le film, pour montrer comment on en arrive là. Ce n'est évidemment pas un plaidoyer pour les familles recomposées !
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B. Cohen : Forcément, oui.
Vous attendiez-vous, justement, à créer des personnages auxquels les gens pourraient autant s'identifier ?
B. Cohen : C'est vrai qu'il y a un éventail de personnalités... même si on ne s'est pas dit, par exemple, tiens, là, il nous faut un dragueur... Mais on ne tombe pas des nues quand les gens nous disent "Ce n'est pas que drôle, il y a quelque chose derrière. Les personnages sont assez épais pour qu'on puisse sidentifier à eux". L'éventail de personnages, on l'a aussi cherché autour de nous, on a pioché dans notre entourage. Par exemple, le copain célibataire qui n'a pas de copine depuis trois ans... On s'en est servi. En ça, c'est très autobiographique, puisqu'on a pris tout ce qu'on avait autour de nous. Mais on ne s'est pas contentés de retranscrire la réalité, ce qui à mon avis aurait été assez plat. On a essayé de faire un travail de scénariste : comment décaler, comment tordre ces personnages pour qu'ils deviennent particuliers, originaux, et en même temps qu'ils aient une universalité.
C'est pour ça qu'aucun d'entre eux n'est antipathique. Aucun n'est spécialement sympathique non plus, d'ailleurs, sauf peut-être, celui qu'incarne Matthieu Demy, mais on éprouve de l'empathie pour tous, parce qu'on se reconnaît en eux...
E. Pourriat : Oui, on était d'ailleurs très attachés à ça au moment de l'écriture, à être tendres avec nos personnages. Quand on écrivait leurs réactions, on se mettait dedans, comme un acteur. Il y avait un peu de nous en chacun d'eux. Et, de toute façon, je ne conçois pas de dénigrer mes personnages ou de ne pas les aimer.
B. Cohen : Par exemple, le personnage d'Arnaud, le beauf (incarné par Matthias Mlekuz), s'il marche, c'est qu'on l'aime. Si on ne l'aimait pas, il serait abominable, caricatural, odieux. Il est un peu caricatural, certes, mais comme on l'aime, il reste sur le fil ; il ne tombe pas complètement dans la caricature du mec odieux, même s'il faut qu'il le soit aussi pour que ça crée une tension dans dans l'histoire.
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B. Cohen : Par petites touches. Au début on avait neuf personnages. On en a enlevé deux. On avait fait des listes de particularités, de traits de caractère : le pessimiste, le côté maniaque, le côté "je fais bien la bouffe"... On faisait notre petite tambouille, on mettait les personnages en relation. C'était vraiment un travail de puzzle.
E. Pourriat : On part toujours de différentes personnes de la vie réelle et ça compose un squelette de personnage. Et en même temps, il y a des traits de caractère de la vie réelle qu'on peut récupérer pour un autre personnage.
B. Cohen : Dans un deuxième temps, en allant vers le tournage, j'ai fait lire à chaque acteur son personnage, et on a travaillé dessus pour qu'il y ait un équilibre le plus précis possible. C'est comme ça qu'on a réussi à garder tous nos personnages, à ne pas en oublier un en cours de route, à les traiter avec égalité et à faire en sorte qu'ils vivent tous une évolution entre le début et la fin. Par exemple, "Short Cuts" est un film que j'adore. C'est des moments de vie avec des personnages deux par deux ou par trois. Là, mettre sept personnages tout le temps ensemble pendant une heure et demie, c'était vachement dur !
On aimerait que vous nous parliez de votre vision du couple et de votre vision des femmes... Il y a quelque chose de très brutal dans le rapport entre Constance et Ariane. L'enjeu, c'est Martin, mais il y a quelque chose de super violent, comme dans le rapport à l'allaitement, par exemple.
E. Pourriat : Ce que vous dites est théorique. On écrit de manière empirique, dans la sensation, dans le ressenti des petites choses du quotidien. Il n'y a pas tellement une vision du couple ou une vision de la femme...
B. Cohen : Oui, ce n'est pas une chose qu'on a faite par rapport à une situation de couple ou une idée de la femme. On l'a fait par rapport à une situation de comédie de fiction. A un moment donné, une tension est née et il faut que ça sorte. Nous, on traite de cette tension et de ce moment de vie. Mais on montre plusieurs évolutions du couple, des couples différents aussi, et qui fonctionnent différemment. On n'a pas un point de vue sur le couple, un point de vue sur la femme... Il y a des regards différents sur tout ça, des regards instinctifs plus que théoriques. On n'a jamais théorisé en écrivant, on ne s'est jamais dit "On veut dire ça sur ça".
R. Bohringer : Si je peux dire quelque chose... (rires) Il se trouve que j'ai observé dans la vie quotidienne qu'une femme qui devient maman, vraiment, apparemment, face à la société et même aux autres femmes, est très vite répertoriée dans tel genre ou tel genre de mère. J'ai l'impression que c'est un moment où, tout à coup, on échange beaucoup de jugements. Ca fait ressortir - et c'est aussi de ça que parle le film - des comportements qui sont différents les uns des autres, par rapport aux choix d'éducation. Par exemple, sur l'allaitement, sur les horaires de coucher, etc. Dans le film, entre Constance et Ariane, il y a là, le passé et le présent ; une histoire qui s'essouffle un peu ; et quelqu'un qui arrive là-dedans. Le fait que Constance arrive toute neuve les emporte, Martin et elle, dans une sorte de renouveau. Mais pour en revenir aux femmes, quand on devient maman maintenant, ça donne lieu à beaucoup de discussions, de prises de position, et parfois ça agresse les êtres. J'ai vu des jeunes femmes vachement remises en question par ce qu'on leur dit.
Parce que ça fait appel à son éducation à soi...
R. Bohringer : Oui, et j'ai l'impression que les femmes sont très fragilisées à ce moment-là. C'est traité avec humour dans le film... Mais c'est tendu. Moi j'ai beaucoup remarqué ça, dans la vie. Tout à coup, des femmes qui s'entendaient bien deviennent incompatibles à cause de leurs choix vis-à-vis de leurs enfants... Elles sont fragilisées par le regard qu'on peut porter sur leurs choix, leurs décisions. Toutes les conversations de ce trio de femmes, dans le film, tournent un peu autour de ça, de ce que chacun défend ou ressent et qui est mis en jugement par l'autre... Mais vraiment, moi j'ai beaucoup vu ça, dans la vie, tout de suite, dès qu'on a un enfant. Non ?
Ah oui, oui, c'est très vrai.
R. Bohringer : Les femmes s'énervent beaucoup, peuvent être très touchées par une chose qu'on leur dit, très déstabilisées. Du coup, elles doivent affirmer leur position plus fortement. Parce qu'on a l'impression qu'avoir un enfant c'est très moral et que chacun doit rentrer dans une espèce de normalité, et que les gens qui en sortent un peu sont tout de suite mis... C'est très viscéral, on est agressés dans nos convictions, nos certitudes. Le film pose plein de questions et ne donne aucune réponse parce qu'il n'y en a pas, quelque part. La moralité ne tient pas le choc face à la pulsion, face au doute, face aux failles... Elle ne tient pas le coup, plus maintenant, plus à notre époque en tout cas.
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R. Bohringer : Je trouve que, surtout, le truc majeur du film c'est le tiraillement légendaire sur lequel on a toujours beaucoup écrit, d'ailleurs, des livres, des films... Chacun des personnages est tiraillé entre un désir de construire, de se cocooniser, un désir de paix, de quelque chose qui rassure, et la pulsion, l'aventure, la renaissance, tout ça. C'est au coeur du film à chaque moment. En plus, c'est posé par le fait qu'il y a des enfants, qui sont de nouveaux êtres humains. Dans tous les personnages, il y a cette question de comment on arrive à se placer dans la vie par rapport à ça. Et même quand on arrive à s'y placer, comment tout d'un coup tout peut exploser...
B. Cohen : L'idée c'est que quand on va avoir un enfant, justement on a une vision paradisiaque. On va pouvoir se poser, se stabiliser et enfin être heureux, totalement. Et c'est vrai que c'est fantastique mais ça ouvre d'autres portes, beaucoup moins évidentes à gérer... Et le film, c'est ça. Ces gens, entre les choix qu'ils ont faits et ce qu'ils en récoltent, sont surpris, déstabilisés, donc ont des comportements décalés, donc drôles, souvent.
E. Pourriat : Oui, et il y a le fait que quand on devient parent, ce n'est pas le terminus de la vie. Et ces personnages découvrent ça. Ils sont étonnés de devoir continuer à vivre, à construire, à inventer, alors qu'ils pensaient qu'ils étaient arrivés !
R. Bohringer : Et puis le paradis n'est pas perdu pour tout le monde ! Par exemple, Martin et Constance vont sûrement vers un autre paradis... Le film effleure les gens, comme ça... Cette ronde de personnages... Il n'y a pas de réponse. Ca ne s'arrête jamais, heureusement et malheureusement ! On voudrait être sûr dans la vie, à un moment donné, et la fin montre que non. Eux partent pour une nouvelle certitude, qui sûrement sera déboulonnée plus tard, ou pas... Le film est ambigu. Il peut être désespéré. Ca peut être un constat d'échec de quelque chose qu'on a rêvé et qui n'est pas du tout comme on l'avait rêvé.
E. Pourriat : Moi je trouve que c'est réaliste.
R. Bohringer : C'est hyper réaliste. Mais selon ton état tu peux prendre le film comme une grande peine, en disant "Ca marchera jamais" ou alors comme une chose très lumineuse, en disant "Bah voilà, la vie elle recommence tout le temps et à l'arrivée on aura plein de bouts d'histoires avec des souvenirs forts". Selon l'état dans lequel on est, le film peut être vu de manières différentes. On peut penser à ceux qui restent, ou à ceux qui partent...
Romane, comment avez-vous vécu ce rôle, un peu à contre-courant de ce qu'on vous a fait jouer jusqu'à présent ?
Quand j'ai lu le scénario, c'était une chance absolue que quelqu'un ait ouvert son imaginaire sur moi. Je suis étonnée qu'il ait fallu attendre Benoît pour que quelqu'un puisse me dire de but en blanc, comme il l'a fait : "J'ai pas besoin d'essais ni d'auditions. Je sais très bien que dans la vie tu as l'énergie nécessaire, la joie pour interpréter ce rôle". Je suis assez étonnée que les gens ne voient pas plusieurs choses dans une personne. Donc c'était une grande joie et j'étais même un peu inquiète parce qu'à force qu'on ne me confie pas des personnages comme ça... A force, c'est comme le vélo, quoi ! On a peur de remonter !
Vous avez redécouvert une partie de vous-même en jouant ce rôle ?
Ouais ! Mais une partie que je n'ai jamais quittée. Quand je suis arrivée sur le plateau, j'étais libérée. Je jouais avec mon rythme, mon énergie, j'avais l'impression d'être mise en valeur, que ça rentrait en phase avec une partie de moi inexplorée au cinéma, pas dans la vie, justement. Donc, j'ai pris ce personnage comme ça, j'étais très épanouie sur le tournage.
Benoît, comment s'est passé ce tournage dans un huis clos à ciel ouvert, justement ? Sur sept personnages, il y avait cinq acteurs avec lesquels vous aviez déjà travaillé. Comment avez-vous préparé l'entrée des deux autres ?
B. Cohen : Après "Les acteurs anonymes", on avait envie de travailler avec les mêmes gens, en grande partie. On se voit beaucoup aussi en dehors des tournages. C'est le principe de ce groupe, on a envie de travailler ensemble et en même temps il y a des nouveaux qui arrivent. Dans mon prochain film, il y aura, à nouveau, deux acteurs qui vont nous rejoindre. Romane et Laurence sont arrivées assez tard sur le tournage mais ça s'est très bien passé parce que le groupe est plutôt ouvert et sympathique.
R. Bohringer : Je trouve qu'une des grandes réussites du film c'est justement la symbiose qu'il y a entre les comédiens. C'est vraiment indéniable. Il n'y a rien d'artificiel, rien de forcé, ça se voit, ça tourne grave au sein des gens ! Moi par exemple, je suis arrivée huit jours en retard parce que je tournais avant, j'étais un peu intimidée, mais au bout de quatre heures j'étais complètement dans mes pompes parce que les acteurs, les techniciens étaient complètement détendus, il n'y avait jamais d'histoire... On a vécu six semaines les uns collés aux autres. Personne ne souffrait d'égo, de narcissisme. C'est pas tout le temps que ça arrive, mais on était spectateurs les uns des autres. Moi j'étais toujours surprise par ce que faisaient les autres à chaque moment. Des fois j'oubliais de jouer ! J'étais toujours au spectacle et il se passait toujours quelque chose d'étonnant dans le jeu, et ça s'est fait tout de suite. Mais ils avaient imaginé chaque personnage et le miracle était dans l'oeuf !
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Mathias Mlekuz : Déjà, c'est une composition !
Ce n'est pas forcément aisé, de composer ça ?
Si, c'est assez facile. Je trouve que les personnages, plus ils sont marqués, identifés, plus c'est facile.
Dans le film, vous avez une voix, une corpulence, une manière de traiter Romane à la hussarde...
Je trouve ça fantastique de pouvoir exprimer ça dans un personnage. Et j'ai beaucoup de tendresse pour lui car finalement, à la fin, il n'est pas si... On s'y attache. Et à mon avis, si on s'y attache c'est parce que j'ai essayé de faire en sorte que ce soit une espèce de gros enfant qui fait des crises, qui fait des colères. Du coup, il n'est pas forcément méchant, parce qu'il n'est pas forcément responsable de lui-même. Il est emporté par son poids, dirons-nous !
Quand même, un tel macho, de nos jours...
Justement, ça fait un peu provoc, du coup. C'est très jubilatoire, justement, d'être autant à contre-époque.
Et la claque...
Et la claque, je trouve ça aussi formidable de donner une grande claque à la fin, surtout qu'elle fait énormément rire. Ouais, je trouve ça bien que le personnage puisse faire ça.
Ce personnage a une espèce de fureur. C'est un brut de pomme. Il est naïf mais il voit les choses, il a une espèce de générosité en même temps qu'un côté brut de décoffrage...
Il ne réfléchit pas à beaucoup de choses. Les problèmes se posent à lui et il les résoud. Il comprend les choses quand même...
Votre personnage et celui de Laurence Cote ne sont pas évidents...
On nous a dit que c'était les deux personnages les plus ingrats du film, mais je n'en suis pas sûr.
Ils ont quand même des choses à défendre, avec lesquelles on n'a pas d'empathie à priori.
Oui et c'est là que ça devient passionnant pour un acteur. Mais je trouve quand même que le personnage de Laurence s'ouvre, à la fin. C'est merveilleux, ce qui lui arrive, à la fin, elle devient lumineuse...
La boulangère et sa brioche, on l'a trouvée magique...
Elle est magique.
Est-ce qu'elle ne symbolise pas le côté parental ?
E. Pourriat : Oui, c'est la bonne mère, la bonne fée.
B. Cohen : Elle vient des contes pour enfants. Elle donne son cake d'amour !
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B. Cohen : C'est exactement ça. Elle est magique. On a complètement décalé ce personnage qui appartient à l'univers du conte. On part du réel, de quelque chose d'autobiographique, de la vie des trentenaires, etc. ; et on a voulu amener une vision différente pour que ce ne soit pas seulement une comédie de situations, de gags, avec le Babybel, les chiottes, etc.
Ah, le Babybel !
B. Cohen : Ce sont des mots d'auteur qui sont drôles, mais si le film n'avait été que ça... On a voulu amener une profondeur de champ, pour qu'il se passe des choses à différents niveaux de compréhension.
C'est réussi. L'idée du film est venue de vacances en Aveyron alors que vous souhaitiez travailler sur une adaptation d'une pièce de Tchékov. Où en est ce projet ?
B. Cohen : On veut adapter "Ivanov". Claude Miller a adapté "La mouette" avec "La Petite Lili", et il dit que c'est le film de sa vie. C'est marrant parce que pour nous, s'attaquer à Tchékov c'est quelque chose d'énorme. On va attendre. Il faut qu'on ait un peu de temps, mais on le fera.
Le film est quand même fort. Fatalement, il interpelle.
B. Cohen : On a remarqué que ça touche des publics d'âges très différents. A Cabourg, il y avait toute une salle de gens âgés qui étaient morts de rire parce que ça leur rappelait des souvenirs. Les gens de 20 ans, eux, se disent "Ah, c'est comme ça qu'on va devenir !" Alors c'est marrant, parce que le public est beaucoup plus large que ce qu'on imaginait. Ce thème-là, ce questionnement, il est en fait vrai pour les gens de 30 ans, mais aussi pour ceux de 40, 50 ou 20, avec une vision différente à chaque fois. On fait les choses le plus sincèrement possible, et après les gens le reçoivent...
Propos recueillis et retranscrits par Isabelle Kersimon et Dal'Barco.





