Esquisses de Frank Gehry

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Rencontre avec Sydney Pollack


Rencontre avec Sydney PollackLe Festival de Deauville rendait, cette année, hommage à l'un des plus grands cinéastes américains : Sydney Pollack. A cette occasion, CineMovies a rencontré le maître...

Avez-vous appris quelque chose de spécifique en tournant ce documentaire sur un architecte, car l’architecture est aussi un art et très différent du cinéma ?

Bien sûr. Mais bien souvent, lorsque vous apprenez quelque chose, ce n’est pas réellement spécifique. Il s’agit plus d’un sentiment général : lorsque vous passez du temps avec quelqu’un, lorsque vous regardez quelqu’un travailler, par exemple l’architecte Frank Gehry, mais je pourrais aussi parler de Stanley Kubrick ou Woody Allen, avec lesquels j’ai travaillé, je ne peux pas dire avoir appris un détail technique. On apprend, même sans s’en rendre compte, simplement en les observant, en discutant avec eux, en les voyant évoluer dans leur univers. Je ne peux pas dire avoir appris telle ou telle chose avec Untel ou Untel, mais j’ai le sentiment d’avoir appris à leur contact.





On vous connaît comme réalisateur de fictions. En tant que réalisateur d’un documentaire, avez-vous, encore une fois, appris quelque chose de particulier ?

J’ai ressenti une forme de liberté énorme à réaliser un documentaire. C’est très libérateur. Le fait de pouvoir travailler sans qu’il y ait 250 personnes dans l’équipe, sans que ça coûte des millions de dollars – ce qui est une lourde charge sur mes épaules - et sans devoir régler le moindre mouvement de caméra, planifier la moindre expression des acteurs, tout cela représente une liberté d’action formidable… Et j’aimerais retrouver cette sensation dans une fiction. Je ne sais pas comment faire, mais j’y travaille.

On vous rend hommage pour votre carrière. Comment le prenez-vous ?

Je ressens beaucoup de choses… Un peu de gêne, du contentement, évidemment, et un peu de déprime car généralement on vous rend hommage quand vous êtes à l’article de la mort ! Mais bien sûr, le sentiment qui prévaut, c’est la joie ! Je suis toujours embarrassé quand je vois quelqu’un prendre un hommage très sérieusement. Mais j’aime Deauville, c’est un festival chaleureux et amical, qui n’en met pas plein la vue. Je suis très heureux d’être revenu ici pour recevoir cet hommage, cette année.

Vous avez beaucoup travaillé avec Robert Redford, acteur, réalisateur, et l’un de vos amis. Quelles sont ses grandes qualités à vos yeux ?

Pour être honnête, je ne suis pas sûr de savoir précisément pourquoi j’ai autant aimé travailler avec lui. Ce qui m’apparaît, en réfléchissant bien, c’est son ambiguïté, qui ressemble beaucoup à celle des Etats-Unis. Il est très bel homme, blond aux yeux bleus, très parfait à l’extérieur, mais très sombre, trouble, compliqué intérieurement, et ce contraste permanent entre les deux est très intéressant pour un réalisateur. On n’a jamais la sensation d’être face à un bel homme un peu vide, un peu creux, quand on est en face de lui. Je ne pense pas que Redford ait jamais eu la vacuité d’un beau gosse. Dans toutes les histoires que j’ai racontées dans mes films, qu’il s’agisse de thrillers, de westerns, de comédies romantiques, ce sont des histoires très américaines, et Redford représente en quelque sorte la métaphore parfaite de l’Amérique. C’est la raison pour laquelle j’ai autant aimé travailler avec lui.

Est-il difficile de le diriger, alors que, comme vous-même, il est à la fois acteur et metteur en scène ? Ou, au contraire, est-ce plus facile ?

Diriger Redford a toujours été assez facile, pour moi. Souvenez-vous que j’ai utilisé ses talents bien avant qu’il ne devienne réalisateur. La première fois que j’ai travaillé avec Redford acteur, c’était il y a quarante-et-un an… La raison pour laquelle j’aime autant travailler avec lui, c’est qu’on s’entend très bien, tout se fait très facilement. La relation est très fluide. Quand Robert Redford est devenu réalisateur à son tour, ça n’a pas compliqué les choses entre nous, parce qu’il a un vrai talent pour passer d’un métier à l’autre. Jouer de bons rôles le motive ; il aime être acteur. La seule vraie difficulté quand on tourne avec lui, c’est qu’il est tout le temps en retard ! Parfois, ça peut vous rendre un peu fou, mais en dehors de ça, c’est un excellent acteur et il n’y a aucun problème avec lui.





Quel film dirigé par un autre auriez-vous aimer réaliser ?

Nous n’avons pas assez de temps ! D’une certaine manière, j’aurais pu vouloir tourner tous les films que j’ai aimés, mais je deviendrais fou ! Il y en a trop. Si chaque fois que je vais au cinéma je rentrais chez moi en me disant que j’aurais aimé faire ce film, je ne m’en sortirais pas. A mes débuts, j’étais un peu comme ça, mais j’ai arrêté ! Il y a tellement de bons films…

Comment choisissez-vous vos chefs opérateurs ? Faites-vous un casting ou les choisissez-vous pour leurs travaux précédents ?

Pour moi, c’est un peu comme caster un rôle : vous recherchez quelque chose qui va au-delà de l’image, vous avez un sentiment sur le film que vous souhaitez faire, vous voulez que l’image crée un certain sentiment. Parfois, vous avez déjà ressenti ce sentiment qu’un chef opérateur a insufflé dans un film. Parfois, en revanche, vous avez envie de faire quelque chose de complètement nouveau et il va falloir discuter. Il m’est donc arrivé de rencontrer un, deux ou trois chefs opérateurs différents pour en choisir un. Il m’est aussi arrivé de travailler avec les mêmes plusieurs fois, parce que je les connais bien et que, sans vouloir leur faire refaire la même image à chaque fois, je connais leur élasticité et je sais jusqu’où je peux aller, dans quels retranchements je peux les pousser, quelles directions. Parce que je connais l’étendue de leur talent.

Dans L’Interprète, comment l’idée de jouer le rôle du supérieur de Shean Penn vous est-elle venue ?

La vérité, c’est que j’étais tout à fait d’accord pour travailler en tant qu’acteur dans ce film pour très peu d’argent. Je n’ai pas trouvé d’acteur qui accepte de travailler pour si peu. En plus ce n’était pas un rôle particulièrement gratifiant, mais plutôt ennuyeux, et personne n’avait envie de le jouer.

Comment vous est venue l’idée du film et du scénario de Tootsie ?

J’aimerais pouvoir vous dire que c’était mon idée, mais malheureusement, non. Au départ, le script racontait juste l’histoire d’un joueur de tennis masculin qui n’arrive pas à battre les champions hommes, et qui décide de se travestir en femme pour gagner dans les championnats féminins. Le scénario est passé entre beaucoup de mains. Beaucoup de réalisateurs ont été licenciés bien avant le tournage. Quand les producteurs me l’ont proposé, cinq fois, cinq fois j’ai refusé parce qu’il ne me plaisait pas. Au final, mon agent de l’époque, qui était également l’agent de Dustin Hoffman, m’a fait une proposition : travailler une semaine sur le script avec l’auteur et Dustin, être payé comme réalisateur pendant ce temps, rubis sur l’ongle, et céder les idées que j’aurais au studio. Alors je suis allé travailler. Dans le courant de la semaine, j’ai trouvé une idée pour que l’histoire fonctionne, selon moi. Parce qu’à l’origine, ce n’était rien, c’était juste un prétexte, juste un mec qui se déguise en femme. Il fallait trouver quelque chose pour que le film soit autre chose qu’une blague. L’idée que j’ai trouvée, c’était finalement de raconter l’histoire d’un homme qui devient un homme meilleur parce qu’il a été une femme. C’est à ce moment-là que je me suis dit que je voulais réaliser le film, et que Tootsie est né.





Lors de ce festival, un hommage a été rendu au Sundance Institute, dont Robert Redford et vous, notamment, êtes à l’origine. Qu’en pensez-vous aujourd’hui, ainsi que du Sundance Festival ?

La création du Sundance Institute a été l’œuvre de Robert Redford, effectivement, et de six autres personnes, dont moi. Donc j’en pense évidemment du bien. Je suis moins impliqué aujourd’hui, étant très pris dans mes activités de réalisateur. Mais les cinq premières années de l’institut, c’est-à-dire bien avant la création du festival, c’était difficile car on fonctionnait sans subventions et on avait très peu d’argent. C’est le Sundance Festival qui a permis au Sundance Institute de devenir ce qu’il est aujourd’hui. Ce festival est très important : c’est lui qui vitalise la scène indépendante au niveau des réalisateurs américains, voire du monde entier également. C’est clairement la locomotive du cinéma indépendant, maintenant. Il est important qu’il continue tel qu’il est.

Propos recueillis par Isabelle Kersimon pour Cinemovies