Stestí

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L'interview de Bohdan Slama, le réalisateur...


L'interview de Bohdan Slama, le réalisateur...Rencontre à l'occasion du Festival Premiers plans 2006 où "Stestí" était projeté en compétition.

Vous pensez donc qu’il est possible de construire sa vie jusque dans une friche industrielle déshéritée ?
Le plus important dans la vie, ce sont effectivement les relations humaines : savoir qui tu aimes et qui t’aime. Ce ne sont pas les choses matérielles.

Vous avez beaucoup travaillé les couleurs pour transcrire les émotions des personnages.
Oui. Ces couleurs surgissent de l’écran parce qu’elles sont un sens, un sens émotionnel.

Vous avez, en contraste, marqué de grisaille le paysage environnant.
Ce paysage est métaphorique de l’industrialisation. Il représente pour moi ce qui se produit lorsqu’on oublie la nature. J’ai peur qu’en perdant notre relation à la nature, nous ne perdions également la possibilité de nous comprendre nous-mêmes, êtres humains. Je ne suis pas originaire de cette partie de la République tchèque, mais je cherchais un tel paysage car j’éprouve tout à la fois une fascination pour les friches industrielles et un sentiment de tragédie à l’égard de ce qu’elles représentent.

Dans quelle ville avez-vous tourné ?
Il s’agit de la ville de Most, qui se trouve en région Nord Bohême, au pied des montagnes Krusne. Un véritable désastre. Most était une cité médiévale de toute beauté, et lorsque le gouvernement communiste, dans les années soixante, y a découvert des gisements de charbon, elle a été complètement rasée. C’est quelque chose que l’on ne peut que difficilement se figurer, surtout ici, en France, où l’on porte beaucoup d’attention à l’architecture et aux maisons traditionnelles, ce qui est très beau. A Most, on a tout détruit, on a déplacé les gens, on a brisé leur lieu de vie et leurs traditions. Le résultat aujourd’hui est très étrange : les gens vivent dans l’attente qu’on s’occupe d’eux, et personne ne s’en soucie. Il y a du désespoir. [ndlr : Economiquement, avec la privatisation des terrains miniers, la ville de Most, qui compte environ 70 000 habitants, enregistre un taux de chômage selon les sources supérieur à 20 %, soit l’un des plus élevés du pays.] La ferme de la tante, dans le film, existe vraiment. Des gens y ont vécu longtemps, et c’est la seule qui subsiste à des kilomètres à la ronde, mais ils sont partis s’installer ailleurs, et de nouveau l’industrialisation les menace.

Votre film n’est cependant pas un drame social, ni porteur d’une parole politique.
Il y a, bien sûr, un sens politique dans mon film, car tout a un sens politique, et nous vivons tous dans un contexte social et économique déterminé par la politique. Mais il ne se situe pas au premier plan de ce que je raconte : l’essentiel, pour moi, est relationnel et émotionnel. Cela dit, je déteste ces films, en particulier américains, qui ignorent totalement le contexte social dans lequel évoluent leurs personnages, et qui les placent dans des situations lisses, en dehors de toute réalité.

Beaucoup d’interrogations sur l’amour ?
Dasha ne peut aimer personne car elle souffre de schizophrénie, ce qui n’est pas précisé dans le film. Cette maladie lui fait perdre toute empathie pour autrui. Elle veut gagner dans toute situation, et c’est sa tragédie, surtout avec les enfants. La perte de relation d’une mère à ses enfants est ce qu’il y a de pire, car c’est la plus importante.

Monika met beaucoup de temps à comprendre ce qui la lie à Tonik.
Monika pense que si elle est amoureuse de Jiri, c’est jusqu’au bout. Confrontée aux problèmes de Dasha et engagée auprès des enfants avec Tonik, elle réalise peu à peu quel bon père il serait, et quel homme réel il est. Mais cela reste inconscient puisque c’est son ami, d’une part, et qu’elle doit rejoindre Jiri, d’autre part, pour aller au bout de ce qu’elle pense et comprendre.

« Quelque chose comme le bonheur » que l’on cherche au loin, alors qu’il peut être à portée de main ?
Oui. Le bonheur n’est pas toujours ce que l’on croit. On ne le voit pas nécessairement dans ce que l’on vit dans l’immédiat, mais on peut en prendre conscience. C’est ce qui arrive à Monika.

Interview réalisée par Isabelle Kersimon