Shahada

  »  Notes de production

Entretien avec Burhan Qurbani

Avez-vous toujours eu envie, pour votre premier long métrage, qui est aussi votre film de fin d’études, de parler de vos racines musulmanes ?
Pas immédiatement. Quand vous commencez à faire du cinéma, vous le faites pour vos parents, vous avez envie de parler de votre premier amour ou d’expérimenter. Ce n’est qu’ensuite que vous vous posez la vraie question : pourquoi suis-je devenu réalisateur ? La réponse est dans mon parcours personnel, dans la façon dont j’ai vécu la confrontation entre mon éducation religieuse et ma vie en Allemagne. Plusieurs événements m’ont marqué, comme le divorce de mes parents et mon éducation au sein d’une communauté musulmane assez stricte. Ensuite, il y a eu les événements du 11 septembre 2001, où la religion s’est retrouvée au coeur de la politique. Après ça, comment allait-on arriver à vivre au mieux ensemble ? J’ai lu également un article de journal qui projetait qu’en 2050, 20% des Européens seraient musulmans. A partir de là, quelle société voulons-nous pour nos enfants ? Est-ce que l’on se bat pour le dialogue et la paix, ou laissons-nous la peur de l’autre l’emporter ?

Que vous inspire la façon dont les médias évoquent aujourd’hui la communauté musulmane ?

Je ne crois pas qu’ils en parlent de manière honnête. En Allemagne, par exemple, le contexte politique est tendu et trop souvent, les informations jouent sur la peur davantage que sur la volonté de comprendre. On devrait plutôt avoir envie de mieux connaître cette communauté, de communiquer avec elle et, pas à pas, d’envisager l’Europe ensemble. Pour autant, mon fi lm n’est pas un documentaire qui veut expliquer ce qu’est l’Islam et comment l’appréhender. Tout passe par l’humain, notamment lorsque Sammi invite son ami Daniel à découvrir son mode de vie : il y a une ouverture d’esprit mais c’est surtout l’amour qui est un vecteur de curiosité. Peut-être que d’un point de vue musulman, l’homosexualité n’est pas concevable mais je crois que l’amour aide à rapprocher les gens et les communautés.

Quels sont les stéréotypes que vous teniez à contourner dans ce film ?

Il y en a certains qui sont particulièrement tenaces. Par exemple : les musulmans sont tous des fondamentalistes ; nous sommes des terroristes kamikazes en puissance ; nous traitons mal les femmes... Cela peut exister mais imaginer que cela est le cas pour tous, partout et à tout moment, est un amalgame dangereux. Dans Shahada, l’un des personnages qui bouscule le plus de clichés est celui de l’Imam, le père de Maryam. Il est ouvert d’esprit, libéral, compréhensif et pratique le pardon. Un peu comme un prêtre protestant. Beaucoup de gens m’ont interrogé sur la crédibilité de ce personnage. Partir du principe que tous les Imams ne véhiculent qu’un message de haine me choque profondément ! Ce que beaucoup de gens ne saisissent pas, c’est qu’il n’existe pas un Islam, une mosquée unique mais une pluralité de pratiques… J’aimerais que les spectateurs réalisent que l’Islam est une option pour les musulmans et que tous les Imams ne déversent pas un discours visant à détruire Israël, les États- Unis ou à asservir la femme.

Comment en êtes-vous arrivé à croiser le destin de trois personnages, Maryam, Sammi et Ismail ?

Le processus a été long et s’est étalé sur pratiquement deux ans. Nous avons fait beaucoup de recherches et rencontré des Imams, des gays musulmans qui ont beaucoup de mal à vivre leur identité, des officiers de police, des associations qui prennent en charge des femmes qui veulent avorter. Au départ, j’avais l’ambition de croiser sept destins mais je me suis rendu compte que l’accumulation serait une erreur. L’un des personnages que j’ai supprimé était un kamikaze car j’ai senti que c’était exactement le genre d’histoires qu’on attendrait d’un fi lm traitant de la communauté musulmane. Le récit s’est naturellement recentré sur trois personnes ancrées dans leur ordinaire, dans un quotidien qui parle au plus grand nombre.

Pourquoi vous êtes-vous essentiellement intéressé à la jeune génération d’origine musulmane ?

C’est parce que leur croyance n’est pas statique, contrairement à leurs aînés qui ne se questionnent pas autant sur la religion. Ces derniers ont immigré, forts de leur culture, de leur convictions et de la mémoire de leur pays d’origine. Lorsqu’à l’inverse vous êtes nés, avez grandi et été éduqués à l’étranger, trouver une harmonie entre deux civilisations est plus difficile. C’est compliqué d’être confronté chaque jour à la réalité : si vous observez les adolescents, ils vont boire, avoir des relations sexuelles avant le mariage et profiter du mode de vie et de consommation qu’ils ont toujours eu comme référent. Pour de jeunes musulmans pratiquants qui fréquentent leurs amis au quotidien, il leur faut faire un tri entre leurs envies et leur éducation. Est-ce qu’ils devront obligatoirement choisir ou trouver une voie moyenne, entre la société occidentale et les enseignements de l’Islam ? Lorsque vous arrivez d’un pays étranger, vous pensez devoir vous adapter tout en vous demandant si vous êtes un bon ou un mauvais musulman. J’ai moi-même eu à mener cette réfl exion : je me suis délivré de ce questionnement en estimant pouvoir être le bâtisseur de ma propre vie, de mon bienêtre. La façon dont je trouve un équilibre m’appartient. Je le cherche toujours d’ailleurs (rires). Ce qui m’importe est d’être en paix avec moi-même. Je suis plus inquiet pour la génération future qui risque d’avoir à davantage se battre...

Vous dîtes n’avoir surtout pas voulu faire un film sur la religion...

C’est vrai, parce que chacun est libre de son interprétation. Parmi les premières réactions, il y avait ceux qui parlaient d’un fi lm antimusulman et d’autres qui y voyaient une oeuvre de propagande ! Je ne veux pas rentrer dans un débat aussi absurde. Shahada traite avant tout de drames humains. L’une de mes références est Le décalogue de Kieslowski, parce qu’il cherche, au-delà du religieux, à dévoiler l’âme humaine. Dans Shahada, j’ai voulu pousser les personnages dans leur retranchement afin qu’ils agissent et atteignent leur vérité. Sammi va jusqu’à commettre un acte interdit par l’Islam – embrasser un garçon – et l’enjeu est de savoir comment il le supportera. C’est le même procédé pour Maryam et Ismail : même contraints par un système de croyance et de culpabilité, ils ont un choix de vie à faire et c’est en tant qu’être humain qu’ils le trouveront. Dans le fi lm, l’Imam explique que le Coran ne détermine pas qui nous sommes : il peut être un guide de vie, donner des clés mais il ne forge pas l’identité de quelqu’un. C’est toujours étonnant de constater à quel point un fi lm peut devenir un enjeu de débat sur la politique, l’immigration, c’est-à-dire être instrumentalisé selon les opinions. Je l’accepte aussi, parce que c’est le propre de l’art. Un fi lm passe de spectateurs en spectateurs et c’est le droit de chacun de se l’approprier. La beauté ultime est d’en débattre. Par contre, je me refuse à guider l’interprétation du public : le fi lm saisit trois personnages à un moment de transition dans leur existence et figer leur destin aurait été contraire à ma démarche.

Comment expliquez-vous la violence du radicalisme qui gagne Maryam au fur et à mesure du récit ?

Maryam est traumatisée par son avortement et devient psychotique. A mon sens, n’importe quel genre d’extrémisme, de fondamentalisme et de radicalisme est d’ordre psychotique : vous êtes incapable de regarder autour de vous, vous foncez dans une direction unique qui est destructrice. Mais, la raison profonde du discours de Maryam n’est pas idéologique : elle veut toucher son père et lui communiquer sa détresse. Lui qui est un Imam vénéré par sa communauté n’est pas une figure paternelle accessible. Le fondamentalisme que Maryam adopte est un défi , une insulte lancée à un homme qui ne sait pas l’écouter. Mon intention n’est pas de montrer que le fondamentalisme serait un refuge pour des jeunes en mal de repères ou d’idéaux. Je voulais sonder la souffrance profonde qui peut naître des rapports familiaux, en l’occurrence ici des rapports père/fi lle.

Pourquoi avoir choisi, à travers le dilemme que vit Sammi, de confronter l’homosexualité à l’Islam ?

C’est l’un des points de confl it les plus rudes. Lors de nos recherches, nous avons eu beaucoup de témoignages relatant les tensions et la violence parfois extrême contre les gays. La réalité est que beaucoup de gays musulmans se marient par contrainte ou sont rejetés par leur famille. Il est très diffi cile de briser la loi du silence dans ce domaine. Là encore, la religion peut être un facteur aggravant de culpabilisation, même si le poids de l’homophobie dans la société est déjà lourd. J’en reviens à l’idée d’un thème universel, au-delà du dilemme religieux qu’il suscite. Je n’ai pas personnellement vécu les parcours de Maryam, Ismail ou de Sammi, mais je connais les sentiments qui les animent : je sais ce que c’est d’être parent, de se sentir coupable, de tomber amoureux... Lorsque je pense aux courts-métrages que j’ai tournés, il y a toujours cette thématique du lien entre famille et culpabilité. C’est une récurrence chez moi et j’ai envie de l’exprimer à travers mon regard de cinéaste.

Tous vos personnages vivent des tensions extrêmes et vous n’hésitez jamais à exacerber leurs sentiments à l’écran...

Si j’ai vécu ma vie en Allemagne, je reste très Afghan (rires). Il y a dans notre culture, une énergie, un enthousiasme et surtout l’habitude d’exprimer des émotions exaltées. Cela fait partie aussi de ma sensibilité. Dans un pan du cinéma allemand, les sentiments sont souvent mis en veilleuse. En tant qu’être humain, j’ai envie d’exprimer les choses simplement : « Je te hais », « Je t’aime », « J’ai envie de toi » ! On peut s’y brûler les ailes parce que l’on se met en péril, mais c’est révélateur de soi et des autres. Si j’ai eu envie de faire du cinéma, ça n’est pas pour filmer mes personnages avec distance mais pour m’impliquer avec eux, être en empathie. L’émotion a parfois mauvaise presse, comme si c’était une forme de racolage, alors que, par exemple, j’adore la façon dont certains cinéastes américains s’en servent pour renforcer l’impact de leur histoire. L’émotion est essentielle parce qu’elle vous rapproche de l’humain, du spectateur. C’est aussi pour cela que je refuse de juger mes personnages, parce que cela serait les envisager noir ou blanc, alors que ce sont toutes les nuances de gris qui me touchent. J’ai essayé de combattre autant les clichés que le « politiquement correct » qui aurait consisté à positiver chacun des héros.

Qu’est-ce qui vous a poussé à adopter la forme d’un thriller stylisé, essentiellement nocturne ?

J’avais envie de donner un style énergique, et non pas sec ou attentiste comme on le voit souvent dans les fi lms dramatiques. J’aime cette atmosphère entre chiens et loups et je la trouve en adéquation avec la fuite en avant des personnages. Ce que vit et endure notamment Maryam est comme une longue course à travers la nuit pour exprimer sa détresse et sa souffrance physique. Shahada a été tourné avec un petit budget, on a multiplié les types de caméra, on a dû se battre pour emprunter une steadycam juste pour quelques jours, mais chaque obstacle technique nous a poussés à tester, inventer, en tous cas tenter quelque chose. Je n’aime pas les codes esthétiques que l’on impose souvent aux fi lms selon leur genre. A ce titre, j’adore ce que Jacques Audiard a accompli avec Un prophète : son brio technique n’est incompatible ni avec le réalisme de l’histoire ni avec sa dramaturgie. C’est l’exemple parfait d’un cinéaste qui s’est approprié un genre en lui imposant le style qu’il souhaitait.

Face au désarroi de Sammi, l’Imam a une parole frappante : « Aux yeux d’Allah, toutes les formes d’amour sont acceptées ». Est-ce que cela résume votre conception de la foi ?

Complètement. La foi et l’amour sont indissociables depuis que je suis enfant. C’est mon idée de la religion et en ce sens, je me sens aussi bien chrétien, juif que musulman. Il ne devrait y avoir aucune barrière ni contradiction entre ces religions. Il y a bien plus de similarités entre elles que de différences. J’aurai pu raconter cette histoire dans un autre pays, une autre communauté religieuse et y fi lmer, par exemple, le même rejet de l’homosexualité. Maintenant, je ne suis qu’un cinéaste, un conteur, pas un sociologue ou un philosophe. J’espère juste que ce fi lm va susciter la curiosité, l’envie de s’informer sur la communauté musulmane et d’envisager « l’autre » dans sa diversité.