Quelle a été votre réaction lorsqu’Ilan vous a parlé d’un film sur la rafle du Vélodrome d’Hiver ?
- Depuis des années, Ilan me parlait de cette rafle, elle l’obsédait. Quant à moi, le fait qu’il n’y ait aucune image – juste une photo des bus vides devant le Vel’ d’Hiv’ – me bouleversait. Je ne suis pas juive, mais nous avons beaucoup en commun, et surtout… des enfants ! Des enfants bi-culturels qui auraient pu être persécutés. Je crois que leur existence est ce qui m’a fait considérer la Seconde Guerre Mondiale et l’Holocauste d’un point de vue radicalement différent...
C’est à dire ?
- Ce qui fait de la Seconde Guerre Mondiale une guerre complètement à part, c’est l’Holocauste. Mais à l’intérieur de cette exception atroce, c’est la première fois que des adultes s’attaquent spécifiquement à des enfants. Avec pour objectif de les anéantir. C’est unique dans l’Histoire du monde, dans ces proportions. 1,5 million d’entre eux ont ainsi péri. En fait, c’est une des raisons qui m’ont poussée à faire le film – et à le faire du point de vue des enfants. Mais j’ai longtemps pensé qu’un tel film serait impossible.
Pourquoi ?
- Je me demandais si j’aurais avant tout la force morale. Je suis ancienne journaliste. Je sais comment on s’immerge dans un sujet, comment il trouble votre sommeil, votre vie. Je m’y attendais. Et je n’ai pas été déçue... Et puis il y avait des milliers de questions... Comment rendre compte d’une pareille barbarie, en restant au plus près de l’humain ? Comment faire jouer des centaines d’enfants, dont un personnage principal qui n’a que cinq ans ? Comment filmer « frontalement », sans baisser les yeux, mais sans rendre sa vue « intolérable »? Comment retrouver des survivants, alors que seules 25 personnes sur les 13.000 raflés sont revenues, dont aucun des 4051 enfants ? Comment rendre justice aux « Justes » de France, ceux qui sont venus en aide aux enfants juifs, sans donner le sentiment que je cherche uniquement à fournir une bonne conscience aux français ?
Avez vous trouvé les réponses ?
- C’est la sincérité. La mienne, celle des comédiens et de l’équipe qui ont partagé cette aventure humaine avec moi. Ça, c’est pour la réponse « morale ». Pour la réponse artistique, pour filmer un enfant de cinq ans qui souffre, j’ai utilisé le « jeu », tout ce qui permet aux petits comédiens d’aborder le tournage avec légèreté, et surtout, avec une innocence totale. Je n’ai pas eu à expliquer aux petits jumeaux qui jouent le rôle « unique » de Nono ce qu’était la Shoah. Où partaient les trains. Ils savent ce qu’est un « prisonnier », ils y jouent déjà en maternelle. Nous avons « joué », moi comprise. Nous avons crié, et pleuré ensemble pour « jouer » le personnage. Mes jumeaux disaient : « Nono fait ceci ou cela ». Preuve qu’ils ne se sont jamais pris pour lui. Et puis, j’ai fait en sorte que ma mise en scène place le public au « coeur » de l’action. Pour qu’il se sente humilié lui aussi, brimé, bousculé. J’ai fait en sorte qu’il soit en « empathie » constante.
Comment cela ?
- La caméra est vivante. Elle respire. J’ai demandé à mes trois opérateurs de filmer comme en reportage. Pour autant tout n’était pas « sur le vif », loin de là. J’orchestrais deux chorégraphies, celles des comédiens face à l’objectif. Celles des trois objectifs qui eux aussi « dansaient » autour d’eux.
Et pour le récit ?
- J’ai veillé à montrer le quotidien des familles juives, pour qu’il soit bien clair qu’elles sont... comme les autres ! On y raconte des blagues à table. On est content d’un bon point. On se tient chaud... J’ai montré cette communauté telle qu’elle l’était : des gens très modestes qui ne menaçaient personne. Qui travaillaient durs sans se plaindre, sans créer de désordre social, qui vénéraient la France. J’ai décidé que ma figuration ne serait jamais « passive ». On a trop souvent montré des files de déportés passifs, soumis. J’ai voulu que l’on comprenne qu’on ne peut pas se révolter avec des armes braquées sur vos enfants...
Est-ce un film « communautaire » ?
- Je ne suis pas juive, donc il ne l’est pas. Je crois, que j’ai la « bonne distance ». Je vis la « mixité », mais je n’ai jamais renoncé à moi-même, à mes origines méditerranéennes. Mon père aussi a été interné. D’abord en tant qu’anarchiste catalan dans les camps de Franco. Il s’est évadé lui aussi, comme Joseph, mais à vingt ans ! Les persécutions, notre famille connaissait déjà... Pour moi, l’holocauste a une résonance universelle. Un jour, il y a quatre ans, j’ai dit à Ilan : « Je veux bien faire ce film à la condition que je rencontre des survivants parce que je veux raconter la vie et pas la mort. Parce que je veux parler pour demain et pas pour hier ».
Vous dites « pour demain ». De quelle manière ?
- « Qui ne connaît pas son histoire est condamné à la répéter ». Je ne sais plus qui a dit ça. Quand je voyageais comme journaliste, j’ai constaté combien cet aphorisme est vrai. Donc je l’ai fait pour « demain ». On enseigne l’obéissance aux enfants. Mais on devrait aussi leur parler du « devoir de désobéissance ». Quand l’ordre est « immoral », il faut savoir dire « non ». Dans le film, je fais dire au personnage de Annette Monod, joué par Mélanie Laurent : « Rebellez vous. Démissionnez. » Elle s’adresse à un gendarme. Ce que disent les historiens, c’est que si l’ensemble des forces françaises avait refusé en bloc de pratiquer cette rafle, elle n’aurait pas pu avoir lieu.
Mais rencontrer des survivants n’était pas une mince affaire ?
- Je voulais que mes personnages principaux soient réels. Evidemment, la plupart des adultes de l’époque ont déjà disparu. Restent ceux qui étaient enfants. Sauf qu’un enfant de dix ans en 1942, c’est un adulte de près de 80 ans aujourd’hui !
Comment avez-vous fait alors ?
- Je me suis adressée à Serge Klarsfeld qui n’a eu de cesse, depuis 25 ans, de recenser les victimes. Il est capable de vous dire : « Voilà qui est parti, par quel convoi, avec qui, à quelle date…». Mais il s’était occupé des morts. Et moi, je cherchais des survivants. Et puis ce qui intéresse un historien n’est pas forcément ce qui intéresse le cinéaste. Serge Klarsfeld a été en revanche un formidable conseiller historique lorsque j’ai abordé l’extrême complexité des relations entre Vichy et les autorités allemandes. On peut parler de « marchandage » humain. Les chemins de fer français adressaient des « factures » à Berlin, c’était « tant » par tête de juif transporté jusqu’à la frontière allemande.
Mais toujours pas d’enfants ?
- Disons que je demandais l’impossible. J’imaginais une bande de « Poulbots » juifs. Ayant vécu en 1942 à Montmartre, car je tenais à ce que l’histoire se passe sur la Butte. Sauf que les survivants que je trouvais étaient des évadés de la première heure. Donc, aucun ne pouvait me raconter les camps du Loiret.
Vous teniez à les montrer ?
- Plus que tout. Ce sera à mon avis, un des grands chocs du film, surtout pour les plus jeunes. Qui sait qu’il y a eu en France, des alignements de baraques de bois comme à Auschwitz , avec des miradors, des chiens, et des kilomètres de barbelés ? Les seules photos ont été soigneusement recadrées pour ôter les gendarmes français. Vichy l’a fait. Puis De Gaulle, sans doute au nom de la réconciliation nationale... J’ai lu des témoignages, les lettres. Visionné des centaines d’heures de documents vidéos, d’émissions de radios, lu des tonnes de livres, des archives de propagande...
Combien de temps a duré cette période de documentation ?
- Pratiquement trois ans, en m’y consacrant entre sept et neuf heures par jour, cinq jours par semaine. Je n’ai pas connu une heure de découragement sur le tournage. Mais j’ai flanché pendant cette enquête. Surtout en lisant les mots que les enfants raflés sans leurs parents leurs avaient adressés depuis les camps, ou qu’ils avaient jetés des trains. Des appels à l’aide. Si pudiques en même temps, et si dignes... ces petits mots étaient intolérables. Je m’effondrais à leur lecture. Lorsqu’on plonge dans un vortex pareil, on tente de comprendre. Mais il y a quelque chose dans cette tragédie qui est de l’ordre de l’inexplicable. Comme un horizon qui fuit devant vous au fur et à mesure que vous avancez.
Que recherchiez-vous en faisant cette enquête ?
- J’ai refait pratiquement jour par jour, heure par heure, l’agenda de ce qui s’est passé. J’ai su qui était présent, et qui buvait quel alcool lors de quelle réunion du « 31 Avenue Foch » au siège de la Gestapo. Je me suis vite aperçue que je n’allais pas respecter la chronologie historique. Pour une raison très simple : j’aurais eu un « tunnel » de tractations politiques de 20 minutes, suivi par la rafle elle-même. Au moment d’écrire, c’est l’autre partie du cerveau, l’hémisphère gauche, celui de la sensibilité, de l’imagination, qui prend alors le pouvoir. La chronologie a éclaté. L’air de rien, dans le film, on vit simultanément des évènements situés à des mois de distance. C’est le propre de l’art de s’affranchir des contraintes.
Quel est le premier personnage réel que vous ayez identifié ?
- Celui de l’infirmière, incarnée par Mélanie, si brillamment d’ailleurs. Annette était une femme exceptionnelle. Je suis tombée sur des interviews radio et télé d’une infirmière qui, à la fin de ses jours - elle est morte en 1995 - avait accepté de raconter ce qu’elle avait vu. Annette Monod, envoyée au Vel’ d’Hiv’, s’est rendu compte de la catastrophe sanitaire en cours, de l’injustice. Elle a organisé l’arrivée des internés dans les camps du Loiret, elle est restée avec eux, elle a même envisagé de partir avec eux, sans savoir que c’était pour les camps de la mort. Quand elle l’a appris, elle a été hospitalisée quatre mois. Mais elle n’a jamais abandonné sa mission. A la fin de la guerre, elle était au Lutétia pour accueillir les survivants. Aujourd’hui, elle fait partie des « Justes parmi les nations », ces non-juifs qu’honore Israël pour avoir sauvé des juifs pendant la guerre. Une femme incroyable : après guerre, elle est devenue visiteuse de prison pour les condamnés à mort, jusqu’à son abolition en 1981. A sa retraite, elle a milité pour Amnesty International contre la torture. J’aurais voulu en savoir davantage, mais elle est morte sans enfant. Je lui dois aussi le petit garçon que j’ai baptisé « Nono », qui ne veut pas monter dans le train… c’était son protégé. Il s’appelait Jacquot, il avait 3 ans, et elle n’a jamais su son nom de famille. Lorsqu’on l’a mis dans le train, il criait : « Je veux descendre, je ne veux pas rester dans le noir ! », toutes ces phrases que j’ai fait dire ensuite à « mon » Nono.
Le vrai «Nono» est-il revenu comme vous le montrez ?
- Non. Mais de tout petits enfants ont été retrouvés le long des voies ferrées. Assez petits pour avoir été jetés par les fenêtres des wagons par leurs parents désespérés. Mais trop petits pour se souvenir de leur identité. On les appelait « Les enfants du Ballast».
Comment avez-vous trouvé « votre » enfant principal, Joseph Weismann, ce survivant dont vous vouliez faire l’un des héros de votre film ?
- Dans un documentaire qui datait de 15 ans. J’étais découragée. Je me suis forcée à voir ce xième document. Puis, soudain, j’entends un homme, Joseph Weismann, dire : « On vivait à Montmartre… On était rue des Abbesses, on est venu nous chercher… trois ou quatre jours plus tard, on nous a emmenés à la gare d’Austerlitz… et puis, on est arrivés dans le camp de Beaune-La-Rolande ». Non, ce n’est pas possible ! Le seul cas d’enfant qui a survécu au camp que je connaisse, c’est un bébé de 6 mois qu’on a caché dans une soupière pour le faire sortir. Joseph Weismann poursuit. « J’ai trouvé un copain qui s’appelait Joseph Kogan et on a décidé de s’évader, on est passés sous 5 m de barbelés ». Submergée par l’émotion, je l’entends dire : « Si quelqu’un, un jour, fait un film sur ce qui nous est arrivé…», et puis il se reprend : « Non, je pense que personne n’osera, on est hors de l’humain ». C’était lui ! Bien sûr, tout de suite, j’appelle Klarsfeld qui me dit qu’il n’en a jamais entendu parler.
Pensiez-vous le retrouver vivant ?
- Par forcément. Surtout que mes premières recherches ne donnaient rien le concernant. Et puis, juste avant que je ne parte en vacances, c’était l’été 2007, Klarsfeld m’envoie les copies des lettres envoyées à Jacques Chirac en 1995 pour le remercier d’avoir reconnu la responsabilité de la France dans cette rafle. Et soudain, je lis « … rue des Abbesses… Le Vel’ d’Hiv’… Le camp du Loiret… » Je regarde le nom, c’est lui ! C’était une lettre de Joseph Weismann. La lettre datait de plus de quinze ans, elle avait été postée du Mans. Je cherche sur Internet : pas de Weismann au Mans ! Je décide de faire confiance à la poste et lui envoie une lettre. « Vous avez dit que personne n’osera faire un film, ce film, je le fais. Et si vous voulez, vous en êtes un des personnages principaux, rappelez moi à tel numéro. Si vos enfants, parents, voisins, quelqu’un de votre famille, trouve cette lettre, s’il vous plait rappelez moi dans tous les cas ». Et j’envoie ma bouteille à la mer. Quelques jours plus tard, je suis dans la salle d’embarquement de l’aéroport pour partir à Los Angeles, mon bureau m’appelle et me dit : « Un certain « Jo » a appelé, il dit que vous comprendrez ». J’ai retrouvé aussi une autre survivante qui, elle, s’était évadée du Vel’ d’Hiv’. C’est la petite Anna Traube. J’ai retrouvé sa trace à Nice. Elle a aujourd’hui 89 ans.
Vous êtes-vous inspirée de leurs souvenirs ?
- Oui et non... Joseph par exemple, avait énormément de mal à parler des siens. Trop de souffrance. J’ai conservé les quelques informations qu’il a bien voulu me donner. Sa mère était religieuse. Son père était communiste, j’en ai fait un trotskiste. Il était tailleur, j’ai trouvé ça trop convenu, j’en ai fait un « artiste » qui peint des Sacré- Coeur en plâtre. Mais sa famille était la seule famille juive de son immeuble. C’est pour ça qu’ils ont été raflés. Personne n’est venu leur dire quoique ce soit. Je lui ai demandé l’autorisation de le placer au sein d’une petite communauté. Je savais que de telles communautés existaient à cette époque à Montmartre. Des gens m’ont dit que leur rue, en 1940, était juive à 90%. J’ai recréé une communauté à partir de personnages réels, mais qui vivaient un peu partout dans Paris. Sinon je n’aurais eu que des éclats de vie. Le docteur David Sheinbaum, que joue Jean Reno, est une synthèse de plusieurs médecins dont j’ai retrouvé la trace. J’ai appris qu’il y avait cette femme qui était morte en couches au Vel’ d’Hiv’. Il y avait eu des suicides, des mères qui s’étaient jetées des toits avec leurs enfants. J’ai appris qu’une concierge avait utilisé « appeler son chat » pour prévenir les familles juives, j’ai retrouvé un pompier qui avait 20 ans à l’époque et 90 aujourd’hui, qui racontait comment son capitaine, malgré les ordres, a fait distribuer à boire à tous ces gens réunis dans le Vel’ d’Hiv’. Tous ces détails-là sont absolument vrais.
Qu’est-ce qui était le plus dur dans l’écriture ?
- C’est l’enquête qui a été difficile, pas l’écriture. J’ai écris ce scénario en cinq semaines, sans pause, d’une traite. Ça a été comme un espèce de jaillissement… Le moins évident, c’était d’entremêler de manière logique et fluide les trois histoires que je conduis : celle des raflés, celle de Pétain, Laval et les autres, et celle d’Hitler sur la terrasse du Berghof. En fait, ce qui m’a guéri de tout ça, c’est de faire le film. Mon moral n’a jamais été aussi bon que lorsqu’on a tourné. Une fois qu’on est là, sur le plateau, on sait pourquoi on fait le film, pourquoi on se lève le matin… On a le sentiment d’être tous en train d’accomplir quelque chose qu’on ne regrettera jamais, que le film soit réussi ou non. Bien sûr, c’était dur physiquement – et pas toujours évident avec tous ces centaines d’ enfants et de figurants… Bien sûr, on a tous fait des maladies psychosomatiques, des lumbagos, des zonas, des extinctions de voix, des migraines... Mais sur le plateau, nous étions heureux.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans tout votre travail de recherche et d’écriture ?
- J’étais convaincue que toute la France était antisémite. Et Klarsfeld lui-même m’a montré que c’était faux. Le matin de la rafle, 12 000 personnes, se sont volatilisées dans la nature. Or, dans un pays occupé, ils ne pouvaient trouver refuge que chez leurs voisins. Ça a été une révélation pour moi.
Dans La Rafle, vous avez choisi de privilégier les destins individuels…
- Je voulais qu’on s’identifie à ces gens, qu’ils deviennent Sura et Schmuel à qui on arrache leurs enfants… J’ai dû répéter ça un millier de fois sur le plateau. « On raconte De L’INTERIEUR, c’est ça le point de vue, il n’y en a pas d’autre ».
En même temps, vous n’hésitez pas à placer en contrepoint des scènes avec Hitler et Eva Braun sur leur terrasse du Berghof…
- Sans la présence d’Hitler, on aurait pu croire que c’était la France l’instigatrice de tout ça. Le film montre cet été « meurtrier ». De la plus haute marche du pouvoir, Hitler, jusqu’à la victime la plus fragile, Nono ce petit garçon qu’on fait monter dans un wagon…
Le casting mêle acteurs célèbres et débutants, voire inconnus. Vous avez donné à Jean Reno et Gad Elmaleh des rôles sur des registres qu’ils ont jusque là peu explorés…
- Je les connais et les aime depuis longtemps. Je savais aussi que ce n’est pas parce que je les connaissais qu’ils me diraient oui - ils m’ont déjà dit non pour d’autres projets ! Pour moi, Jean Reno était le Dr. Sheinbaum. Il dégage ce grand calme, cette humanité. En plus, Jean a d’immenses mains comme beaucoup d’obstétriciens, ou de pédiatres ! Il a une espèce de noblesse qu’il transporte partout avec lui, y compris dans Les Visiteurs. Cette espèce de chevalier juif, pour moi, ça ne pouvait être que lui. Gad, a un fils de l’âge des miens et quand j’ai vu comment il se comportait comme père, comment il racontait des blagues à son fils qui avait peur en avion, il m’a beaucoup ému. Schmuel est un optimiste, un homme confiant, comme l’ont d’ailleurs été la plupart des juifs à cette époque-là. Tout ça parlait à Gad bien sûr, mais il avait un peu peur, ne serait-ce que parce qu’il est séfarade et pas ashkénaze et qu’il craignait de ne pas être crédible en immigré juif polonais… On lui disait : « Tu vas voir, avec tes petites lunettes cerclées, on va te “Bengourioniser”!» Au premier rendez vous, il n’arrêtait pas de s’indigner, de s’asseoir et de se relever, de marcher de long en large. Toute cette colère, toute cette émotion a nourri son travail pendant le tournage. Gad est extrêmement sensible, il rit beaucoup parce que, peutêtre, les larmes ne sont pas loin… J’ai eu la chance que Jean et Gad acceptent. Tout comme Sylvie Testud, Catherine Allégret, Anne Brochet, Thierry Frémont, Isabelle Gélinas qui, bien que ce soit pour de petits rôles, ont accepté de nous accompagner.
Comment avez-vous pensé à Mélanie Laurent pour interpréter Annette, l’infirmière protestante qui accompagne les enfants jusqu’au bout…
- Mélanie Laurent, c’est pour moi une magnifique rencontre. Au départ, pour Annette, je voulais quelqu’un de jeune, mais qui soit mûr. Quelqu’un qui ait l’air d’être fragile, plutôt un petit gabarit, mais qui dégage une vraie force… A un moment, on a parlé de Mélanie Laurent. Je l’avais vue dans La Chambre des Morts, je trouvais qu’elle avait beaucoup de maturité et de force, mais je ne savais pas si elle pouvait être totalement brisée… Je lui ai envoyé le scénario. Elle sanglotait tellement fort au téléphone que je n’ai pas compris qui était en ligne ! Elle est très concernée par le sujet. J’ai appris depuis que son grand père, qui compte beaucoup pour elle, a été déporté à Auschwitz et s’en était sorti.
Comment avez vous abordé son rôle ?
- Par le souvenir. Les siens. Ceux que j’avais collectés. Elle m’a tout de suite expliquée qu’elle n’aimait pas beaucoup répéter. C’est une instinctive. Ca tombe bien, moi aussi. Je n’aime pas le « labeur ». Si une chose vous parait facile, c’est qu’elle vous convient. Je ne crois pas aux souffrances inutiles, je pense qu’il est inutile de torturer les acteurs pour obtenir le meilleur. J’adore travailler avec Mélanie, parce qu’elle est « cash ». Si elle n’est pas dans la scène, elle le dit elle-même, d’emblée. Je l’ai surnommée « mon paratrooper ». quand je dis « on sort de la tranchée ! », elle était toujours la première à bondir. Elle est endurante, courageuse, très intelligente, et elle est d’une simplicité confondante. Le contraire d’une capricieuse. Une bénédiction pour moi. Dans la vie, je ne peux pas tolérer les enfants gâtés. Ni dans la vie en général, et sur ce film en particulier. Sans y penser, je ne me suis entourée que d’une équipe de vrais « combattants » qui, comme moi, ne voient pas dans ce métier un moyen d’assouvir leurs frustrations. Il y avait des égos forts sur ce plateau. Mais aucune vanité. Nuance... Elle est de taille.
Et Raphaëlle Agogué, qui joue la mère du petit Jo et qui est la révélation du film, comment l’avez-vous trouvée ?
- On sait qu’au départ j’avais proposé le rôle à Emmanuelle Seigner. Je lui avais demandé d’avoir un petit accent yiddish, juste pour augmenter la déconnection du personnage avec la société française. Elle trouvait qu’elle avait une image très française, qu’elle ne serait pas crédible avec un accent, même léger. On était à trois semaines du tournage, il fallait vite trouver quelqu’un. J’ai regardé sur les sites des agences le visage des actrices. Je les ai choisies sur ce que me racontaient leurs visages – ce n’est pas si arbitraire. Raphaëlle était naturelle, sans fard, sans sourire ; juste elle-même. J’ai demandé qu’elle fasse un essai. La scène où son fils lui est arraché des bras. Si elle pouvait faire ça, elle pouvait faire le reste. Elle s’est imposée, sans contestation possible. Elle a pris l’accent comme ça, comme si elle l’avait eu toute sa vie !
Vu le sujet, votre travail avec les acteurs a-t-il été différent par rapport à votre premier film, Animal ?
- Non, pas vraiment. Je n’aime pas beaucoup les répétitions, je préfère aller tout de suite avec eux dans le coeur de la scène. La seule différence, c’est qu’en amont, je leur avais donné à tous un classeur où j’avais réuni beaucoup de photos, quelques textes… Je leur ai donné des choses à voir. Juste pour les mettre dans l’esprit de ce qu’on allait raconter…
Et bien sûr, il y a les enfants et notamment ceux qui interprètent vos deux héros, Jo Weismann et Nono…
- J’ai dû en voir deux cents pour le rôle principal et à peu près une centaine pour les autres ! Joseph, à six semaines du tournage, je ne l’avais toujours pas trouvé, j’avais l’impression que je ne le trouverais jamais ! Peut-être parce que je l’avais trop imaginé... J’en ai fait travailler certains, j’en ai même confié à des coachs, mais ça ne marchait pas ! Ils étaient suffisamment bons pour les seconds rôles mais pas pour Jo qui avait quand même quarante jours de tournage ! Et puis finalement, dans les derniers que j’ai vus, il y avait Hugo, ce garçon de 11 ans, avec une grande sensibilité, un regard plein d’humanité. Même ceux qui, au bureau, de l’autre côté de la porte, qui l’avaient entendu jouer une scène dure sont venus me dire qu’il était bouleversant ! C’est un garçon qui a beaucoup de maturité pour son âge, qui a une grande auto-discipline, une volonté de fer, qui aime travailler. Pour Nono, le petit de 5 ans, je ne trouvais pas. Et puis, la directrice de casting est arrivée avec des jumeaux tellement identiques que personne n’arrivait à les distinguer. Ils étaient incroyables. Ils avaient la naïveté, l’innocence de leur âge. Et un naturel fantastique. C’était une merveille, ces deux petits lutins. En plus, ce n’est pas de trois heures de travail que je pouvais disposer – on ne peut pas faire travailler un enfant de cinq ans plus de trois heures d’affilée, mais de six ! La difficulté, c’était de les canaliser et de passer de l’un à l’autre, parce que les jumeaux, ce sont des vases communicants. Ils font « good cop, bad cop » sans arrêt ! Je le sais, les miens sont pareils.
Vous parliez tout à l’heure de votre volonté de raconter l’histoire de l’intérieur, quelles conséquences cela a-til eu sur vos partis pris de mise en scène ?
- En fait, j’avais trois parties et deux univers, celui du pouvoir, pour lequel je savais que ce serait très posé, presque en plans fixes, et celui des faibles, dont la caméra allait épouser le destin. La première partie, c’est ce que j’appelle «le bonheur». Malgré tout, la vie est légère sur Montmartre même si on porte l’étoile. A partir de la rafle, nous sommes caméra sur l’épaule, et vu le plan de travail de quatorze semaines seulement, on filmait tout le temps à deux caméras et souvent, à trois. Tout est très heurté. Après, au camp, la plupart du temps, on voit les choses à hauteur d’enfant, à la hauteur du regard de Jo. Le point de vue des enfants sur notre monde insensé d’adultes me paraissait plus fort. Qu’ont-ils pu penser de nous ? J’avais calculé que j’aurais droit à peu près à trois prises par plan, tout au long du film, six jours par semaine. C’est très peu, surtout avec des enfants, des foules, des chiens policiers... Il fallait parler, parler tout le temps, et faire traduire en hongrois ! Parler à toute cette foule pour qu’elle soit attentive, pour que, lorsqu’on tournait, il n’y ait pas quelqu’un au deuxième plan qui s’amuse. Parler aux comédiens pour que, tout de suite, des « moteur », ils soient au coeur de la scène…
Si vous ne deviez garder qu’une image de toute cette aventure…
- Le petit Nono qui court avec son ours coincé sous le bras quand il apprend que les enfants partent rejoindre leurs parents. Parce que cet enfant a couru vers le camion, tellement pressé de partir parce qu’il croyait retrouver sa maman. Ce gosse a existé, il a été décrit par des infirmières. C’est cette image- là, l’image de la confiance totale que cet enfant témoignait à l’égard des adultes, qui reste la plus forte … Et aussi, bien sûr, la rencontre avec Joseph. Lorsqu’il est arrivé à Montmartre, il n’a pas pu rester plus d’une heure sur le plateau, c’était trop éprouvant. Il était accompagné par sa fille qui est repartie avec le scénario. Elle m’a envoyé ensuite un mail me disant : « Je voulais vous remercier. On sait enfin ce qui s’est passé dans la baraque lors de la fouille. ». Il n’avait jamais pu le leur raconter. Dans le Vel’ d’Hiv’, Joseph a une courte scène avec avec son propre petit-fils. Juste avant, il s’était passé quelque chose d’incroyable. Quand il est arrivé au Vel’ d’Hiv’, on a réalisé qu’on était le 16 juillet 2008, c’est-à-dire 66 ans jour pour jour après la rafle ! On a alors décidé alors de faire une minute de silence. Je ne pourrai jamais oublier ce moment.
- Depuis des années, Ilan me parlait de cette rafle, elle l’obsédait. Quant à moi, le fait qu’il n’y ait aucune image – juste une photo des bus vides devant le Vel’ d’Hiv’ – me bouleversait. Je ne suis pas juive, mais nous avons beaucoup en commun, et surtout… des enfants ! Des enfants bi-culturels qui auraient pu être persécutés. Je crois que leur existence est ce qui m’a fait considérer la Seconde Guerre Mondiale et l’Holocauste d’un point de vue radicalement différent...
C’est à dire ?
- Ce qui fait de la Seconde Guerre Mondiale une guerre complètement à part, c’est l’Holocauste. Mais à l’intérieur de cette exception atroce, c’est la première fois que des adultes s’attaquent spécifiquement à des enfants. Avec pour objectif de les anéantir. C’est unique dans l’Histoire du monde, dans ces proportions. 1,5 million d’entre eux ont ainsi péri. En fait, c’est une des raisons qui m’ont poussée à faire le film – et à le faire du point de vue des enfants. Mais j’ai longtemps pensé qu’un tel film serait impossible.
Pourquoi ?
- Je me demandais si j’aurais avant tout la force morale. Je suis ancienne journaliste. Je sais comment on s’immerge dans un sujet, comment il trouble votre sommeil, votre vie. Je m’y attendais. Et je n’ai pas été déçue... Et puis il y avait des milliers de questions... Comment rendre compte d’une pareille barbarie, en restant au plus près de l’humain ? Comment faire jouer des centaines d’enfants, dont un personnage principal qui n’a que cinq ans ? Comment filmer « frontalement », sans baisser les yeux, mais sans rendre sa vue « intolérable »? Comment retrouver des survivants, alors que seules 25 personnes sur les 13.000 raflés sont revenues, dont aucun des 4051 enfants ? Comment rendre justice aux « Justes » de France, ceux qui sont venus en aide aux enfants juifs, sans donner le sentiment que je cherche uniquement à fournir une bonne conscience aux français ?
Avez vous trouvé les réponses ?
- C’est la sincérité. La mienne, celle des comédiens et de l’équipe qui ont partagé cette aventure humaine avec moi. Ça, c’est pour la réponse « morale ». Pour la réponse artistique, pour filmer un enfant de cinq ans qui souffre, j’ai utilisé le « jeu », tout ce qui permet aux petits comédiens d’aborder le tournage avec légèreté, et surtout, avec une innocence totale. Je n’ai pas eu à expliquer aux petits jumeaux qui jouent le rôle « unique » de Nono ce qu’était la Shoah. Où partaient les trains. Ils savent ce qu’est un « prisonnier », ils y jouent déjà en maternelle. Nous avons « joué », moi comprise. Nous avons crié, et pleuré ensemble pour « jouer » le personnage. Mes jumeaux disaient : « Nono fait ceci ou cela ». Preuve qu’ils ne se sont jamais pris pour lui. Et puis, j’ai fait en sorte que ma mise en scène place le public au « coeur » de l’action. Pour qu’il se sente humilié lui aussi, brimé, bousculé. J’ai fait en sorte qu’il soit en « empathie » constante.
Comment cela ?
- La caméra est vivante. Elle respire. J’ai demandé à mes trois opérateurs de filmer comme en reportage. Pour autant tout n’était pas « sur le vif », loin de là. J’orchestrais deux chorégraphies, celles des comédiens face à l’objectif. Celles des trois objectifs qui eux aussi « dansaient » autour d’eux.
Et pour le récit ?
- J’ai veillé à montrer le quotidien des familles juives, pour qu’il soit bien clair qu’elles sont... comme les autres ! On y raconte des blagues à table. On est content d’un bon point. On se tient chaud... J’ai montré cette communauté telle qu’elle l’était : des gens très modestes qui ne menaçaient personne. Qui travaillaient durs sans se plaindre, sans créer de désordre social, qui vénéraient la France. J’ai décidé que ma figuration ne serait jamais « passive ». On a trop souvent montré des files de déportés passifs, soumis. J’ai voulu que l’on comprenne qu’on ne peut pas se révolter avec des armes braquées sur vos enfants...
Est-ce un film « communautaire » ?
- Je ne suis pas juive, donc il ne l’est pas. Je crois, que j’ai la « bonne distance ». Je vis la « mixité », mais je n’ai jamais renoncé à moi-même, à mes origines méditerranéennes. Mon père aussi a été interné. D’abord en tant qu’anarchiste catalan dans les camps de Franco. Il s’est évadé lui aussi, comme Joseph, mais à vingt ans ! Les persécutions, notre famille connaissait déjà... Pour moi, l’holocauste a une résonance universelle. Un jour, il y a quatre ans, j’ai dit à Ilan : « Je veux bien faire ce film à la condition que je rencontre des survivants parce que je veux raconter la vie et pas la mort. Parce que je veux parler pour demain et pas pour hier ».
Vous dites « pour demain ». De quelle manière ?
- « Qui ne connaît pas son histoire est condamné à la répéter ». Je ne sais plus qui a dit ça. Quand je voyageais comme journaliste, j’ai constaté combien cet aphorisme est vrai. Donc je l’ai fait pour « demain ». On enseigne l’obéissance aux enfants. Mais on devrait aussi leur parler du « devoir de désobéissance ». Quand l’ordre est « immoral », il faut savoir dire « non ». Dans le film, je fais dire au personnage de Annette Monod, joué par Mélanie Laurent : « Rebellez vous. Démissionnez. » Elle s’adresse à un gendarme. Ce que disent les historiens, c’est que si l’ensemble des forces françaises avait refusé en bloc de pratiquer cette rafle, elle n’aurait pas pu avoir lieu.
Mais rencontrer des survivants n’était pas une mince affaire ?
- Je voulais que mes personnages principaux soient réels. Evidemment, la plupart des adultes de l’époque ont déjà disparu. Restent ceux qui étaient enfants. Sauf qu’un enfant de dix ans en 1942, c’est un adulte de près de 80 ans aujourd’hui !
Comment avez-vous fait alors ?
- Je me suis adressée à Serge Klarsfeld qui n’a eu de cesse, depuis 25 ans, de recenser les victimes. Il est capable de vous dire : « Voilà qui est parti, par quel convoi, avec qui, à quelle date…». Mais il s’était occupé des morts. Et moi, je cherchais des survivants. Et puis ce qui intéresse un historien n’est pas forcément ce qui intéresse le cinéaste. Serge Klarsfeld a été en revanche un formidable conseiller historique lorsque j’ai abordé l’extrême complexité des relations entre Vichy et les autorités allemandes. On peut parler de « marchandage » humain. Les chemins de fer français adressaient des « factures » à Berlin, c’était « tant » par tête de juif transporté jusqu’à la frontière allemande.
Mais toujours pas d’enfants ?
- Disons que je demandais l’impossible. J’imaginais une bande de « Poulbots » juifs. Ayant vécu en 1942 à Montmartre, car je tenais à ce que l’histoire se passe sur la Butte. Sauf que les survivants que je trouvais étaient des évadés de la première heure. Donc, aucun ne pouvait me raconter les camps du Loiret.
Vous teniez à les montrer ?
- Plus que tout. Ce sera à mon avis, un des grands chocs du film, surtout pour les plus jeunes. Qui sait qu’il y a eu en France, des alignements de baraques de bois comme à Auschwitz , avec des miradors, des chiens, et des kilomètres de barbelés ? Les seules photos ont été soigneusement recadrées pour ôter les gendarmes français. Vichy l’a fait. Puis De Gaulle, sans doute au nom de la réconciliation nationale... J’ai lu des témoignages, les lettres. Visionné des centaines d’heures de documents vidéos, d’émissions de radios, lu des tonnes de livres, des archives de propagande...
Combien de temps a duré cette période de documentation ?
- Pratiquement trois ans, en m’y consacrant entre sept et neuf heures par jour, cinq jours par semaine. Je n’ai pas connu une heure de découragement sur le tournage. Mais j’ai flanché pendant cette enquête. Surtout en lisant les mots que les enfants raflés sans leurs parents leurs avaient adressés depuis les camps, ou qu’ils avaient jetés des trains. Des appels à l’aide. Si pudiques en même temps, et si dignes... ces petits mots étaient intolérables. Je m’effondrais à leur lecture. Lorsqu’on plonge dans un vortex pareil, on tente de comprendre. Mais il y a quelque chose dans cette tragédie qui est de l’ordre de l’inexplicable. Comme un horizon qui fuit devant vous au fur et à mesure que vous avancez.
Que recherchiez-vous en faisant cette enquête ?
- J’ai refait pratiquement jour par jour, heure par heure, l’agenda de ce qui s’est passé. J’ai su qui était présent, et qui buvait quel alcool lors de quelle réunion du « 31 Avenue Foch » au siège de la Gestapo. Je me suis vite aperçue que je n’allais pas respecter la chronologie historique. Pour une raison très simple : j’aurais eu un « tunnel » de tractations politiques de 20 minutes, suivi par la rafle elle-même. Au moment d’écrire, c’est l’autre partie du cerveau, l’hémisphère gauche, celui de la sensibilité, de l’imagination, qui prend alors le pouvoir. La chronologie a éclaté. L’air de rien, dans le film, on vit simultanément des évènements situés à des mois de distance. C’est le propre de l’art de s’affranchir des contraintes.
Quel est le premier personnage réel que vous ayez identifié ?
- Celui de l’infirmière, incarnée par Mélanie, si brillamment d’ailleurs. Annette était une femme exceptionnelle. Je suis tombée sur des interviews radio et télé d’une infirmière qui, à la fin de ses jours - elle est morte en 1995 - avait accepté de raconter ce qu’elle avait vu. Annette Monod, envoyée au Vel’ d’Hiv’, s’est rendu compte de la catastrophe sanitaire en cours, de l’injustice. Elle a organisé l’arrivée des internés dans les camps du Loiret, elle est restée avec eux, elle a même envisagé de partir avec eux, sans savoir que c’était pour les camps de la mort. Quand elle l’a appris, elle a été hospitalisée quatre mois. Mais elle n’a jamais abandonné sa mission. A la fin de la guerre, elle était au Lutétia pour accueillir les survivants. Aujourd’hui, elle fait partie des « Justes parmi les nations », ces non-juifs qu’honore Israël pour avoir sauvé des juifs pendant la guerre. Une femme incroyable : après guerre, elle est devenue visiteuse de prison pour les condamnés à mort, jusqu’à son abolition en 1981. A sa retraite, elle a milité pour Amnesty International contre la torture. J’aurais voulu en savoir davantage, mais elle est morte sans enfant. Je lui dois aussi le petit garçon que j’ai baptisé « Nono », qui ne veut pas monter dans le train… c’était son protégé. Il s’appelait Jacquot, il avait 3 ans, et elle n’a jamais su son nom de famille. Lorsqu’on l’a mis dans le train, il criait : « Je veux descendre, je ne veux pas rester dans le noir ! », toutes ces phrases que j’ai fait dire ensuite à « mon » Nono.
Le vrai «Nono» est-il revenu comme vous le montrez ?
- Non. Mais de tout petits enfants ont été retrouvés le long des voies ferrées. Assez petits pour avoir été jetés par les fenêtres des wagons par leurs parents désespérés. Mais trop petits pour se souvenir de leur identité. On les appelait « Les enfants du Ballast».
Comment avez-vous trouvé « votre » enfant principal, Joseph Weismann, ce survivant dont vous vouliez faire l’un des héros de votre film ?
- Dans un documentaire qui datait de 15 ans. J’étais découragée. Je me suis forcée à voir ce xième document. Puis, soudain, j’entends un homme, Joseph Weismann, dire : « On vivait à Montmartre… On était rue des Abbesses, on est venu nous chercher… trois ou quatre jours plus tard, on nous a emmenés à la gare d’Austerlitz… et puis, on est arrivés dans le camp de Beaune-La-Rolande ». Non, ce n’est pas possible ! Le seul cas d’enfant qui a survécu au camp que je connaisse, c’est un bébé de 6 mois qu’on a caché dans une soupière pour le faire sortir. Joseph Weismann poursuit. « J’ai trouvé un copain qui s’appelait Joseph Kogan et on a décidé de s’évader, on est passés sous 5 m de barbelés ». Submergée par l’émotion, je l’entends dire : « Si quelqu’un, un jour, fait un film sur ce qui nous est arrivé…», et puis il se reprend : « Non, je pense que personne n’osera, on est hors de l’humain ». C’était lui ! Bien sûr, tout de suite, j’appelle Klarsfeld qui me dit qu’il n’en a jamais entendu parler.
Pensiez-vous le retrouver vivant ?
- Par forcément. Surtout que mes premières recherches ne donnaient rien le concernant. Et puis, juste avant que je ne parte en vacances, c’était l’été 2007, Klarsfeld m’envoie les copies des lettres envoyées à Jacques Chirac en 1995 pour le remercier d’avoir reconnu la responsabilité de la France dans cette rafle. Et soudain, je lis « … rue des Abbesses… Le Vel’ d’Hiv’… Le camp du Loiret… » Je regarde le nom, c’est lui ! C’était une lettre de Joseph Weismann. La lettre datait de plus de quinze ans, elle avait été postée du Mans. Je cherche sur Internet : pas de Weismann au Mans ! Je décide de faire confiance à la poste et lui envoie une lettre. « Vous avez dit que personne n’osera faire un film, ce film, je le fais. Et si vous voulez, vous en êtes un des personnages principaux, rappelez moi à tel numéro. Si vos enfants, parents, voisins, quelqu’un de votre famille, trouve cette lettre, s’il vous plait rappelez moi dans tous les cas ». Et j’envoie ma bouteille à la mer. Quelques jours plus tard, je suis dans la salle d’embarquement de l’aéroport pour partir à Los Angeles, mon bureau m’appelle et me dit : « Un certain « Jo » a appelé, il dit que vous comprendrez ». J’ai retrouvé aussi une autre survivante qui, elle, s’était évadée du Vel’ d’Hiv’. C’est la petite Anna Traube. J’ai retrouvé sa trace à Nice. Elle a aujourd’hui 89 ans.
Vous êtes-vous inspirée de leurs souvenirs ?
- Oui et non... Joseph par exemple, avait énormément de mal à parler des siens. Trop de souffrance. J’ai conservé les quelques informations qu’il a bien voulu me donner. Sa mère était religieuse. Son père était communiste, j’en ai fait un trotskiste. Il était tailleur, j’ai trouvé ça trop convenu, j’en ai fait un « artiste » qui peint des Sacré- Coeur en plâtre. Mais sa famille était la seule famille juive de son immeuble. C’est pour ça qu’ils ont été raflés. Personne n’est venu leur dire quoique ce soit. Je lui ai demandé l’autorisation de le placer au sein d’une petite communauté. Je savais que de telles communautés existaient à cette époque à Montmartre. Des gens m’ont dit que leur rue, en 1940, était juive à 90%. J’ai recréé une communauté à partir de personnages réels, mais qui vivaient un peu partout dans Paris. Sinon je n’aurais eu que des éclats de vie. Le docteur David Sheinbaum, que joue Jean Reno, est une synthèse de plusieurs médecins dont j’ai retrouvé la trace. J’ai appris qu’il y avait cette femme qui était morte en couches au Vel’ d’Hiv’. Il y avait eu des suicides, des mères qui s’étaient jetées des toits avec leurs enfants. J’ai appris qu’une concierge avait utilisé « appeler son chat » pour prévenir les familles juives, j’ai retrouvé un pompier qui avait 20 ans à l’époque et 90 aujourd’hui, qui racontait comment son capitaine, malgré les ordres, a fait distribuer à boire à tous ces gens réunis dans le Vel’ d’Hiv’. Tous ces détails-là sont absolument vrais.
Qu’est-ce qui était le plus dur dans l’écriture ?
- C’est l’enquête qui a été difficile, pas l’écriture. J’ai écris ce scénario en cinq semaines, sans pause, d’une traite. Ça a été comme un espèce de jaillissement… Le moins évident, c’était d’entremêler de manière logique et fluide les trois histoires que je conduis : celle des raflés, celle de Pétain, Laval et les autres, et celle d’Hitler sur la terrasse du Berghof. En fait, ce qui m’a guéri de tout ça, c’est de faire le film. Mon moral n’a jamais été aussi bon que lorsqu’on a tourné. Une fois qu’on est là, sur le plateau, on sait pourquoi on fait le film, pourquoi on se lève le matin… On a le sentiment d’être tous en train d’accomplir quelque chose qu’on ne regrettera jamais, que le film soit réussi ou non. Bien sûr, c’était dur physiquement – et pas toujours évident avec tous ces centaines d’ enfants et de figurants… Bien sûr, on a tous fait des maladies psychosomatiques, des lumbagos, des zonas, des extinctions de voix, des migraines... Mais sur le plateau, nous étions heureux.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans tout votre travail de recherche et d’écriture ?
- J’étais convaincue que toute la France était antisémite. Et Klarsfeld lui-même m’a montré que c’était faux. Le matin de la rafle, 12 000 personnes, se sont volatilisées dans la nature. Or, dans un pays occupé, ils ne pouvaient trouver refuge que chez leurs voisins. Ça a été une révélation pour moi.
Dans La Rafle, vous avez choisi de privilégier les destins individuels…
- Je voulais qu’on s’identifie à ces gens, qu’ils deviennent Sura et Schmuel à qui on arrache leurs enfants… J’ai dû répéter ça un millier de fois sur le plateau. « On raconte De L’INTERIEUR, c’est ça le point de vue, il n’y en a pas d’autre ».
En même temps, vous n’hésitez pas à placer en contrepoint des scènes avec Hitler et Eva Braun sur leur terrasse du Berghof…
- Sans la présence d’Hitler, on aurait pu croire que c’était la France l’instigatrice de tout ça. Le film montre cet été « meurtrier ». De la plus haute marche du pouvoir, Hitler, jusqu’à la victime la plus fragile, Nono ce petit garçon qu’on fait monter dans un wagon…
Le casting mêle acteurs célèbres et débutants, voire inconnus. Vous avez donné à Jean Reno et Gad Elmaleh des rôles sur des registres qu’ils ont jusque là peu explorés…
- Je les connais et les aime depuis longtemps. Je savais aussi que ce n’est pas parce que je les connaissais qu’ils me diraient oui - ils m’ont déjà dit non pour d’autres projets ! Pour moi, Jean Reno était le Dr. Sheinbaum. Il dégage ce grand calme, cette humanité. En plus, Jean a d’immenses mains comme beaucoup d’obstétriciens, ou de pédiatres ! Il a une espèce de noblesse qu’il transporte partout avec lui, y compris dans Les Visiteurs. Cette espèce de chevalier juif, pour moi, ça ne pouvait être que lui. Gad, a un fils de l’âge des miens et quand j’ai vu comment il se comportait comme père, comment il racontait des blagues à son fils qui avait peur en avion, il m’a beaucoup ému. Schmuel est un optimiste, un homme confiant, comme l’ont d’ailleurs été la plupart des juifs à cette époque-là. Tout ça parlait à Gad bien sûr, mais il avait un peu peur, ne serait-ce que parce qu’il est séfarade et pas ashkénaze et qu’il craignait de ne pas être crédible en immigré juif polonais… On lui disait : « Tu vas voir, avec tes petites lunettes cerclées, on va te “Bengourioniser”!» Au premier rendez vous, il n’arrêtait pas de s’indigner, de s’asseoir et de se relever, de marcher de long en large. Toute cette colère, toute cette émotion a nourri son travail pendant le tournage. Gad est extrêmement sensible, il rit beaucoup parce que, peutêtre, les larmes ne sont pas loin… J’ai eu la chance que Jean et Gad acceptent. Tout comme Sylvie Testud, Catherine Allégret, Anne Brochet, Thierry Frémont, Isabelle Gélinas qui, bien que ce soit pour de petits rôles, ont accepté de nous accompagner.
Comment avez-vous pensé à Mélanie Laurent pour interpréter Annette, l’infirmière protestante qui accompagne les enfants jusqu’au bout…
- Mélanie Laurent, c’est pour moi une magnifique rencontre. Au départ, pour Annette, je voulais quelqu’un de jeune, mais qui soit mûr. Quelqu’un qui ait l’air d’être fragile, plutôt un petit gabarit, mais qui dégage une vraie force… A un moment, on a parlé de Mélanie Laurent. Je l’avais vue dans La Chambre des Morts, je trouvais qu’elle avait beaucoup de maturité et de force, mais je ne savais pas si elle pouvait être totalement brisée… Je lui ai envoyé le scénario. Elle sanglotait tellement fort au téléphone que je n’ai pas compris qui était en ligne ! Elle est très concernée par le sujet. J’ai appris depuis que son grand père, qui compte beaucoup pour elle, a été déporté à Auschwitz et s’en était sorti.
Comment avez vous abordé son rôle ?
- Par le souvenir. Les siens. Ceux que j’avais collectés. Elle m’a tout de suite expliquée qu’elle n’aimait pas beaucoup répéter. C’est une instinctive. Ca tombe bien, moi aussi. Je n’aime pas le « labeur ». Si une chose vous parait facile, c’est qu’elle vous convient. Je ne crois pas aux souffrances inutiles, je pense qu’il est inutile de torturer les acteurs pour obtenir le meilleur. J’adore travailler avec Mélanie, parce qu’elle est « cash ». Si elle n’est pas dans la scène, elle le dit elle-même, d’emblée. Je l’ai surnommée « mon paratrooper ». quand je dis « on sort de la tranchée ! », elle était toujours la première à bondir. Elle est endurante, courageuse, très intelligente, et elle est d’une simplicité confondante. Le contraire d’une capricieuse. Une bénédiction pour moi. Dans la vie, je ne peux pas tolérer les enfants gâtés. Ni dans la vie en général, et sur ce film en particulier. Sans y penser, je ne me suis entourée que d’une équipe de vrais « combattants » qui, comme moi, ne voient pas dans ce métier un moyen d’assouvir leurs frustrations. Il y avait des égos forts sur ce plateau. Mais aucune vanité. Nuance... Elle est de taille.
Et Raphaëlle Agogué, qui joue la mère du petit Jo et qui est la révélation du film, comment l’avez-vous trouvée ?
- On sait qu’au départ j’avais proposé le rôle à Emmanuelle Seigner. Je lui avais demandé d’avoir un petit accent yiddish, juste pour augmenter la déconnection du personnage avec la société française. Elle trouvait qu’elle avait une image très française, qu’elle ne serait pas crédible avec un accent, même léger. On était à trois semaines du tournage, il fallait vite trouver quelqu’un. J’ai regardé sur les sites des agences le visage des actrices. Je les ai choisies sur ce que me racontaient leurs visages – ce n’est pas si arbitraire. Raphaëlle était naturelle, sans fard, sans sourire ; juste elle-même. J’ai demandé qu’elle fasse un essai. La scène où son fils lui est arraché des bras. Si elle pouvait faire ça, elle pouvait faire le reste. Elle s’est imposée, sans contestation possible. Elle a pris l’accent comme ça, comme si elle l’avait eu toute sa vie !
Vu le sujet, votre travail avec les acteurs a-t-il été différent par rapport à votre premier film, Animal ?
- Non, pas vraiment. Je n’aime pas beaucoup les répétitions, je préfère aller tout de suite avec eux dans le coeur de la scène. La seule différence, c’est qu’en amont, je leur avais donné à tous un classeur où j’avais réuni beaucoup de photos, quelques textes… Je leur ai donné des choses à voir. Juste pour les mettre dans l’esprit de ce qu’on allait raconter…
Et bien sûr, il y a les enfants et notamment ceux qui interprètent vos deux héros, Jo Weismann et Nono…
- J’ai dû en voir deux cents pour le rôle principal et à peu près une centaine pour les autres ! Joseph, à six semaines du tournage, je ne l’avais toujours pas trouvé, j’avais l’impression que je ne le trouverais jamais ! Peut-être parce que je l’avais trop imaginé... J’en ai fait travailler certains, j’en ai même confié à des coachs, mais ça ne marchait pas ! Ils étaient suffisamment bons pour les seconds rôles mais pas pour Jo qui avait quand même quarante jours de tournage ! Et puis finalement, dans les derniers que j’ai vus, il y avait Hugo, ce garçon de 11 ans, avec une grande sensibilité, un regard plein d’humanité. Même ceux qui, au bureau, de l’autre côté de la porte, qui l’avaient entendu jouer une scène dure sont venus me dire qu’il était bouleversant ! C’est un garçon qui a beaucoup de maturité pour son âge, qui a une grande auto-discipline, une volonté de fer, qui aime travailler. Pour Nono, le petit de 5 ans, je ne trouvais pas. Et puis, la directrice de casting est arrivée avec des jumeaux tellement identiques que personne n’arrivait à les distinguer. Ils étaient incroyables. Ils avaient la naïveté, l’innocence de leur âge. Et un naturel fantastique. C’était une merveille, ces deux petits lutins. En plus, ce n’est pas de trois heures de travail que je pouvais disposer – on ne peut pas faire travailler un enfant de cinq ans plus de trois heures d’affilée, mais de six ! La difficulté, c’était de les canaliser et de passer de l’un à l’autre, parce que les jumeaux, ce sont des vases communicants. Ils font « good cop, bad cop » sans arrêt ! Je le sais, les miens sont pareils.
Vous parliez tout à l’heure de votre volonté de raconter l’histoire de l’intérieur, quelles conséquences cela a-til eu sur vos partis pris de mise en scène ?
- En fait, j’avais trois parties et deux univers, celui du pouvoir, pour lequel je savais que ce serait très posé, presque en plans fixes, et celui des faibles, dont la caméra allait épouser le destin. La première partie, c’est ce que j’appelle «le bonheur». Malgré tout, la vie est légère sur Montmartre même si on porte l’étoile. A partir de la rafle, nous sommes caméra sur l’épaule, et vu le plan de travail de quatorze semaines seulement, on filmait tout le temps à deux caméras et souvent, à trois. Tout est très heurté. Après, au camp, la plupart du temps, on voit les choses à hauteur d’enfant, à la hauteur du regard de Jo. Le point de vue des enfants sur notre monde insensé d’adultes me paraissait plus fort. Qu’ont-ils pu penser de nous ? J’avais calculé que j’aurais droit à peu près à trois prises par plan, tout au long du film, six jours par semaine. C’est très peu, surtout avec des enfants, des foules, des chiens policiers... Il fallait parler, parler tout le temps, et faire traduire en hongrois ! Parler à toute cette foule pour qu’elle soit attentive, pour que, lorsqu’on tournait, il n’y ait pas quelqu’un au deuxième plan qui s’amuse. Parler aux comédiens pour que, tout de suite, des « moteur », ils soient au coeur de la scène…
Si vous ne deviez garder qu’une image de toute cette aventure…
- Le petit Nono qui court avec son ours coincé sous le bras quand il apprend que les enfants partent rejoindre leurs parents. Parce que cet enfant a couru vers le camion, tellement pressé de partir parce qu’il croyait retrouver sa maman. Ce gosse a existé, il a été décrit par des infirmières. C’est cette image- là, l’image de la confiance totale que cet enfant témoignait à l’égard des adultes, qui reste la plus forte … Et aussi, bien sûr, la rencontre avec Joseph. Lorsqu’il est arrivé à Montmartre, il n’a pas pu rester plus d’une heure sur le plateau, c’était trop éprouvant. Il était accompagné par sa fille qui est repartie avec le scénario. Elle m’a envoyé ensuite un mail me disant : « Je voulais vous remercier. On sait enfin ce qui s’est passé dans la baraque lors de la fouille. ». Il n’avait jamais pu le leur raconter. Dans le Vel’ d’Hiv’, Joseph a une courte scène avec avec son propre petit-fils. Juste avant, il s’était passé quelque chose d’incroyable. Quand il est arrivé au Vel’ d’Hiv’, on a réalisé qu’on était le 16 juillet 2008, c’est-à-dire 66 ans jour pour jour après la rafle ! On a alors décidé alors de faire une minute de silence. Je ne pourrai jamais oublier ce moment.
Vous souvenez-vous du moment où Rose Bosch vous a dit qu’elle s’apprêtait à faire un film sur la rafle du Vel’ d’Hiv’ ?
- Je me souviens de son coup de téléphone. Elle m’a appelé de Los Angeles et m’a dit : « Je suis à 12 000 km de France, j’ai vu votre interview dans La Marche du Siècle, l’émission de Jean-Marie Cavada, j’ai entendu ce que vous avez dit sur le fait que personne n’oserait faire un film sur la rafle du Vel’ d’Hiv’. Ce film, moi, je veux le faire. Je ne vous en dis pas plus, je rentre à Paris la semaine prochaine, je vous appelle, on se rencontre ». J’étais un peu abasourdi. Cette interview, je l’avais donnée dix-sept ans auparavant exactement. Je pensais que c’était enterré depuis longtemps. C’est un coup du hasard incroyable que Rose soit tombée dessus. Je me rappelais très bien ce que j’avais dit, c’est presque une idée fixe chez moi. Que je voulais que les gens sachent ce que ces enfants qui ont été raflés le 16 juillet 1942 ont souffert. Que je voulais essayer de transmettre ce que j’avais vu, ce que j’avais ressenti, puisque j’avais été l’un d’eux. C’est vrai, j’ai dit aussi au cours de cette émission, que personne sans doute n’oserait en faire un film parce que ce qu’on avait fait vivre à ces enfants était inhumain, était hors de l’humain…
Et comment avez-vous réagi à sa volonté de faire le film ?
- Avec beaucoup d’intérêt parce que ça rejoignait mon souci de témoigner. Je suis resté longtemps après la guerre sans vouloir rien raconter. Je suis passé par toutes les phases. J’ai même voulu ne plus être juif et changer mon nom ! Ensuite, je suis devenu un juif agressif : j’étais toujours sur la défensive, prêt à monter au créneau, prêt à me battre physiquement même, pensant qu’on attaquait les juifs ! Il faut dire que j’ai beaucoup souffert une fois que la guerre a été terminée, même si je ne craignais plus pour ma vie, ce qui était le cas pendant les trois ans qui ont suivi mon évasion du camp de Beaune-La-Rolande : tous les jours, je pouvais être arrêté. Une fois le danger terminé, nous n’avions qu’une obsession : attendre le retour de nos parents. Bien sûr, nous n’avions aucune idée, surtout des enfants comme nous, de ce qui s’était passé, de la solution finale, de l’horreur des camps… Vous imaginez notre état quand on l’a appris ! J’ai pourtant attendu mes parents longtemps encore… Et puis, même après la guerre, l’antisémitisme n’était pas mort, loin de là. Tout ça avait fait que j’avais décidé de ne plus parler de rien, de rester silencieux.
Qu’est-ce qui vous avait poussé alors à témoigner pour La Marche du Siècle ?
- Un jour, il y a une vingtaine d’années, j’ai été invité par le maire d’Orléans à un débat sur les enfants pendant la guerre. Il y avait de grands historiens comme l’Américain Robert Paxton. Il y avait aussi Simone Veil. J’étais assis à côté d’elle, je la regardais avec admiration mais je ne disais rien, je n’intervenais pas, j’écoutais. Et puis, on a fini par bavarder tous les deux. Je lui ai dit : « Je ne veux plus entendre parler de quoique ce soit. J’ai assez souffert comme ça, et puis je ne suis pas qualifié pour parler. En plus, je n’ai aucune instruction, je n’ai que mon certificat d’études, je ne serai pas capable de prendre la parole…» Simone Veil m’a répondu : « Vous avez tort, Monsieur Weismann. Vis-à-vis de ceux que vous avez perdus, vis-à-vis de tous les autres qui, eux, n’ont pas survécu, vous avez un devoir de mémoire à accomplir ». Elle avait semé une petite graine qui a fini par germer. Un ou deux ans après, j’ai décidé de m’ouvrir au témoignage. Je l’ai d’abord fait dans les établissements scolaires de la région, y compris dans le plus grand collège catholique de la Sarthe parce que ce qui m’intéresse, moi qui, aujourd’hui neme considère pas comme un juif mais comme « un français déjudaïsé », pour reprendre la formule de Raymond Aron, c’est de parler à des enfants, qu’ils soient juifs, catholiques ou musulmans, qu’ils soient noirs ou blancs, de leur raconter ce que moi, j’ai vécu, à leur âge, quand j’avais 11 ans. Ce sont des gosses et quand les enfants souffrent, qu’importe leur religion, leur race, leurs origines… C’est comme ça que, petit à petit, je suis sorti de mon silence et que je me suis aperçu que j’avais quelque chose à dire aux enfants d’aujourd’hui. Même si ce n’est pas toujours facile pour moi, parce que, d’une certaine manière, à chaque fois, je montre mes cicatrices, je rouvre mes plaies, tant d’années après… D’ailleurs, depuis qu’avec Rose nous travaillons sur ce film, depuis plus de deux ans, ça a été une période difficile. Pas tous les jours bien sûr mais quand même…
Qu’est-ce qui vous a frappé la première fois que vous avez rencontré Rose Bosch ?
- J’ai tout de suite compris qu’elle était immergée presque comme si c’était son histoire. Ça ne s’est jamais démenti depuis. Peut-être fallait-il qu’elle rencontre quelqu’un comme moi, et moi, peut-être fallait-il que je rencontre quelqu’un comme elle… Elle m’a fait parler, parler, parler, et elle a écrit, tout en me prévenant que ce n’était pas ma vie qu’elle allait écrire mais une histoire de fiction inspirée de ma vie et aussi de plein d’autres éléments qu’elle avait découverts dans ses recherches. Ce film, en effet, ce n’est pas une biographie de Joseph Weismann, c’est une histoire chorale. Elle m’a envoyé le scénario et, en effet, même si c’était proche de moi, ce n’était pas toute ma vie ; ce qui n’a pas empêché mes enfants à qui je l’ai fait lire de dire : « Papa, on te retrouve derrière chaque phrase ».
Et sur le tournage, quelle a été votre impression en la regardant travailler ?
- Déjà, j’ai réalisé à quel point c’était sacrément dur de réaliser un film. Quel boulot ! Elle, je l’ai trouvée fantastiquement professionnelle ! Et puis, une fois encore, j’ai eu le sentiment que c’était son histoire, que c’était son film largement autant que le mien. Elle s’y est investie totalement, elle y a mis sa tête, son coeur, ses tripes, elle a souffert et je crois que des acteurs aussi sont tombés malades. On sentait qu’au-delà du film lui-même, Rose en faisait une affaire personnelle. Est-ce par amour pour son mari ? Estce pour ses enfants ? A-t-elle des motivations que je ne connais pas ? En tout cas, sa détermination et son implication m’ont impressionné.
N’aviez-vous pas hésité à aller sur le tournage ?
- Non. Pas du tout. Ce film, je l’ai souhaité, donc à partir de là, il faut assumer. Je suis allé sur le tournage avec ma fille et mon petit-fils qui fait d’ailleurs un peu de figuration. Dans la scène de la rafle, et aussi au Vel’ d’Hiv’…
… où, là, vous êtes à ses côtés…
- Oui. Rose m’avait proposé de jouer un rôle mais je n’y tenais pas. Comme elle insistait, j’ai accepté mais… un rôle à la Hitchcock ! Juste une apparition. On me voit donc au Vel’ d’Hiv’ avec mon petit-fils. Mon fils aussi joue un petit rôle : il est le gendarme qui prévient la concierge, que joue Catherine Allégret, de l’imminence de la rafle.
Quel a été votre sentiment lorsque vous avez êtes arrivé sur le plateau la première fois ?
- Ma première réaction, c’était dans l’atelier des costumes. J’ai eu l’impression qu’une charge de vingt tonnes me tombait sur la tête ! La rafle devait être tournée dans le 18ème arrondissement. Autant dire chez moi ! Je suis né rue des Abbesses et je suis allé à l’école rue Lepic. Il fallait monter une rampe pour accéder à l’entrepôt. J’arrive à la rampe, je monte, et qu’est-ce que je vois ? Une foule immense de gens habillés comme dans les années 40, la plupart portaient l’étoile. Je ne m’y attendais pas du tout. Tout d’un coup, je me retrouvais dans la foule de l’arrestation, dans le tohubohu que j’ai connu ces jours-là, des gosses, des vieux, des jeunes, des hommes, des femmes… des gendarmes, des miliciens… C’est comme si le temps était aboli… Je suis resté… je ne sais pas comment dire… j’étais KO debout ! Je titubais, je ne savais plus où j’étais. D’ailleurs les gens qui étaient autour de moi ont dû s’en apercevoir, car je suis immédiatement parti seul tout au bout de cet entrepôt. J’avais besoin de pleurer. Il fallait que je respire. Un choc incroyable auquel je ne m’attendais absolument pas. J’ai vraiment vacillé. En travaillant avec Rose, en anticipant le film, je n’avais jamais imaginé ça. Bien sûr, j’ai eu beaucoup d’autres chocs sur le tournage mais aucun n’a été aussi fort que ce premier choc-là.
Et lorsque vous avez rencontré le jeune Hugo qui joue votre rôle ?
- Ça a été aussi un moment très fort. Ils allaient tourner la scène, après la rafle, où on les fait monter dans le bus. On me le présente, je lui dis : « Ça va ? Comment ça se passe pour toi ? Ce n’est pas trop dur ? » Et je vois ce petit bonhomme qui a 11 ans, qui a l’âge que j’avais, qui me dit en me regardant dans les yeux : « J’espère que je ne vous décevrai pas ». Rien que d’y penser, aujourd’hui encore, j’en ai les larmes aux yeux … Et qu’est ce qu’il est bien dans le film !
Et lorsque vous avez rencontré Gad Elmaleh et Raphaëlle Agogué qui jouent vos parents ?
- Ça a été différent. D’abord, ils sont tellement loin physiquement de mon père et de ma mère, et puis je les ai beaucoup moins vus tourner… C’était quand même étrange et remuant de les entendre dire des choses qu’avaient dites mes parents. Comme ce moment où mon père demande à un officier : « Je rentre de la guerre (il avait fait en effet la drôle de guerre), où est-ce que nous allons ? », et l’officier lui répond : « Ecoutez, je ne peux pas vous le dire avec certitude mais je vous donne ma parole d’officier que vous ne quittez pas la France ». C’est pour ça que, derrière toutes les scènes, mes enfants me retrouvent, et moi aussi… Il s’est d’ailleurs passé un truc curieux quand je suis arrivé à Budapest, où, grâce à ce type formidable qu’est Olivier Raoux, le décorateur, a été reconstruit une partie du Vel’ d’Hiv’. Bien qu’il n’y en ait qu’un bout, c’était très très bien rendu, à tel point que je leur ai dit : « Mais, dites donc, c’est dégueulasse là-dedans ! Ça pue la pisse ! ». J’étais pris à la gorge par une odeur d’urine insupportable. Et Rose, ma fille et tous les autres, m’ont dit : « Mais pas du tout ! ». C’était un souvenir olfactif qui m’était revenu d’un seul coup, incroyable ! Et quand j’ai vu le film l’autre jour pour la première fois, l’odeur m’est revenue instantanément ...
Vous appréhendiez de voir le film ?
- Oui et non. Non, parce que comme je vous l’ai dit, à partir du moment où j’ai accepté et même souhaité ce film, il faut assumer. Mais disons que, avant la projection, j’étais dans un état de curiosité angoissée. Je savais que ça allait être une épreuve très dure. D’ailleurs à partir du moment où le film a commencé, j’ai traversé l’écran, j’étais de l’autre côté, j’ai revécu ce que j’ai vécu. Il faut dire que le Vel’ d’Hiv’ est rendu d’une manière étonnante… Ce bruit incessant, ce vacarme, tous ces gens… Le film n’insiste pas beaucoup – mais il ne pouvait pas tout montrer ! - sur le moment où on vide le Vel’ d’Hiv’, ni sur ce trajet en train qui n’en finissait plus: Beaune-La-Rolande est à moins de 100 km de Paris, on est monté dans le train le matin et on est arrivé le soir ! C’était interminable, d’autant qu’il faisait une chaleur à crever. Le camp est remarquablement reconstitué et la vie au camp est représentée avec beaucoup de justesse. Bien sûr, c’est du cinéma – que le petit Hugo, par exemple, ait été amoureux de la fille de Mme Traube, ça n’a pas existé, pas plus que la belle forêt qu’on traverse avant d’arriver au camp… mais ça m’a quand même ramené là-bas irrémédiablement. La principale différence entre ce que j’ai vécu et ce que vit le petit Hugo, c’est mon évasion. Elle est juste évoquée dans le film. Ce que Rose voulait raconter, ce qu’elle devait raconter, c’est l’horreur de la rafle, de ce qui se passe au Vel’ d’Hiv’ et à Beaune-La-Rolande, avec cette scène de la séparation qui est incroyable. Il paraît d’ailleurs qu’ils ont tous souffert pendant le tournage et qu’il y a même eu des évanouissements. De toute mon histoire, ça a été la partie la plus éprouvante. L’évasion, c’est autre chose, elle a été très dure physiquement. Le jour de la déportation, il y a une atmosphère apocalyptique, dantesque même. C’est terrible à regarder mais il fallait que ce soit terrible, parce que ça a vraiment été un moment terrible, avec, juste avant, le passage à la fouille qui a été très dur. Par bonheur, ma mère n’avait rien caché et on ne l’a pas tabassée comme la femme précédente. Ça, c’est moi qui l’ai raconté à Rose… Et la déportation aussi… Il fallait voir ce jour-là l’effroi, il fallait voir cet arrachement … ces femmes qui hurlaient à la mort… ces enfants dont certains restaient alors que leurs frères et soeurs partaient, qui criaient et pleuraient… Je me souviens avoir pensé quand je le racontais à Rose : « Comment vais-je pouvoir sortir ça de moi pour le faire passer à Rose et comment va-t-elle faire pour le sortir devant la caméra ? » Eh bien, elle l’a rendu au maximum. Moi, je devais être déporté, je devais partir avec mes parents et mes deux soeurs, puis on a été brutalement séparés. Au moment où le convoi des parents s’est ébranlé pour quitter l’esplanade, les parents se sont mis à hurler et les enfants qui restaient aussi. C’était horrible ! Des allemands sont alors arrivés, je m’en rappelle comme si c’était hier. Je revois le pantalon de l’officier avec ses bandes rouges. Il était avec six soldats en armes. Les enfants n’étaient pas encore autorisés à partir avec les parents. Combien d’entre nous sont restés ? Je ne sais pas... 50 ? 100 ? 200 ? L’officier allemand disait en montrant des enfants du doigt : « Toi, toi, toi… » et j’ai été un des “toi”. C’est comme ça que je n’ai pas été déporté. On m’a ramené dans le camp. Alors qu’on nous avait dit qu’on rejoindrait nos parents dix ou quinze jours plus tard, c’est cet arrachement à mes parents qui m’a décidé à m’évader. Qu’est-ce qui me décide à m’évader alors que je suis censé rejoindre bientôt mes parents ? J’en suis arrivé à la seule conclusion valable : c’est l’instinct du taureau qui sent l’odeur de l’abattoir. Sur 1000 qui vont à l’abattoir, 999 y vont têtes baissées et un se révolte, fait volte face et fonce cornes en avant… Je ne vois pas d’autre explication.
Les acteurs parlent bien sûr de leur rencontre avec vous comme d’un moment particulièrement émouvant mais il y a une actrice avec laquelle vous avez noué des liens très forts : Mélanie Laurent…
- Je l’adore, je suis follement amoureux d’elle ! Elle est très belle et j’ai des souvenirs avec elle tellement chaleureux et bouleversants. On s’est tutoyé tout de suite, on s’est aimé tout de suite, j’ai d’ailleurs une photo où elle me tient dans ses bras et j’y tiens beaucoup. Je n’ai qu’une hâte, la revoir. Et puis, quelle actrice ! Maintenant que j’ai vu le film, je veux lui dire toute mon admiration et toute mon affection, elle met tellement d’émotion, elle met tellement de chaleur, tellement d’humanité là où il n’y en avait pas du tout…
Vous avez le souvenir d’infirmières comme Annette Monod ?
- Au camp, non ! Je n’ai pas été malade ! Et puis j’étais avec mes parents et mes soeurs… Mais j’ai retrouvé Annette Monod, à Orléans je crois, au débat dont je vous ai parlé. C’était alors une vieille dame, au visage tout ridé. Elle était touchante d’émotion et d’humanité. On a un peu bavardé ensemble et on a bien sûr parlé de Beaune-La-Rolande, elle en était encore toute bouleversée. C’était une femme d’une grande pureté.
En quoi diriez-vous que c’est important qu’un film comme ça soit fait aujourd’hui ?
- C’est important de montrer ce que l’humanité est capable de faire aux enfants, de montrer la détresse de ces enfants qui, une fois qu’ils avaient été séparés de leurs parents, n’avaient pas d’autre issue, alors qu’ils n’avaient encore rien vécu, que d’attendre la mort comme une délivrance… Les Nazis et Vichy ont mené une guerre incroyable aux enfants. Quand on y pense, c’est inimaginable… En 1942, j’ai été condamné à mort, je ne pensais pas alors qu’en 2010 je vivrais encore ! Ce qui m’a sauvé, c’est mon instinct de survie, des gènes assez solides, et le fait que je sois un type plutôt optimiste et joyeux. Je déteste ce qui est négatif. Si je suis assailli de tristesse et me retrouve au fond du trou, je donne un coup de pied pour remonter. Je ne veux pas y rester, je m’appuie sur mes enfants et mes petits enfants. Evidemment quand j’évoque ça, ça m’étreint, ça m’étouffe… Comme lorsque j’entends qu’un bateau chargé de “boat people” a sombré dans la mer et que ses passagers se sont noyés ou qu’on a ramené chez eux des gens qui avaient fait - et on imagine bien les difficultés et les obstacles rencontrés - des milliers de kilomètres pour fuir leur pays où ils étaient malheureux et crevaient de faim… Je me sens entièrement solidaire avec eux dans ma chair. C’est aussi pour ça que je crois que c’est important de raconter cette histoire-là aux jeunes d’aujourd’hui. Ce sont eux qui vont écrire l’histoire de demain. Si le film a une raison d’être, c’est celle-là.
- Je me souviens de son coup de téléphone. Elle m’a appelé de Los Angeles et m’a dit : « Je suis à 12 000 km de France, j’ai vu votre interview dans La Marche du Siècle, l’émission de Jean-Marie Cavada, j’ai entendu ce que vous avez dit sur le fait que personne n’oserait faire un film sur la rafle du Vel’ d’Hiv’. Ce film, moi, je veux le faire. Je ne vous en dis pas plus, je rentre à Paris la semaine prochaine, je vous appelle, on se rencontre ». J’étais un peu abasourdi. Cette interview, je l’avais donnée dix-sept ans auparavant exactement. Je pensais que c’était enterré depuis longtemps. C’est un coup du hasard incroyable que Rose soit tombée dessus. Je me rappelais très bien ce que j’avais dit, c’est presque une idée fixe chez moi. Que je voulais que les gens sachent ce que ces enfants qui ont été raflés le 16 juillet 1942 ont souffert. Que je voulais essayer de transmettre ce que j’avais vu, ce que j’avais ressenti, puisque j’avais été l’un d’eux. C’est vrai, j’ai dit aussi au cours de cette émission, que personne sans doute n’oserait en faire un film parce que ce qu’on avait fait vivre à ces enfants était inhumain, était hors de l’humain…
Et comment avez-vous réagi à sa volonté de faire le film ?
- Avec beaucoup d’intérêt parce que ça rejoignait mon souci de témoigner. Je suis resté longtemps après la guerre sans vouloir rien raconter. Je suis passé par toutes les phases. J’ai même voulu ne plus être juif et changer mon nom ! Ensuite, je suis devenu un juif agressif : j’étais toujours sur la défensive, prêt à monter au créneau, prêt à me battre physiquement même, pensant qu’on attaquait les juifs ! Il faut dire que j’ai beaucoup souffert une fois que la guerre a été terminée, même si je ne craignais plus pour ma vie, ce qui était le cas pendant les trois ans qui ont suivi mon évasion du camp de Beaune-La-Rolande : tous les jours, je pouvais être arrêté. Une fois le danger terminé, nous n’avions qu’une obsession : attendre le retour de nos parents. Bien sûr, nous n’avions aucune idée, surtout des enfants comme nous, de ce qui s’était passé, de la solution finale, de l’horreur des camps… Vous imaginez notre état quand on l’a appris ! J’ai pourtant attendu mes parents longtemps encore… Et puis, même après la guerre, l’antisémitisme n’était pas mort, loin de là. Tout ça avait fait que j’avais décidé de ne plus parler de rien, de rester silencieux.
Qu’est-ce qui vous avait poussé alors à témoigner pour La Marche du Siècle ?
- Un jour, il y a une vingtaine d’années, j’ai été invité par le maire d’Orléans à un débat sur les enfants pendant la guerre. Il y avait de grands historiens comme l’Américain Robert Paxton. Il y avait aussi Simone Veil. J’étais assis à côté d’elle, je la regardais avec admiration mais je ne disais rien, je n’intervenais pas, j’écoutais. Et puis, on a fini par bavarder tous les deux. Je lui ai dit : « Je ne veux plus entendre parler de quoique ce soit. J’ai assez souffert comme ça, et puis je ne suis pas qualifié pour parler. En plus, je n’ai aucune instruction, je n’ai que mon certificat d’études, je ne serai pas capable de prendre la parole…» Simone Veil m’a répondu : « Vous avez tort, Monsieur Weismann. Vis-à-vis de ceux que vous avez perdus, vis-à-vis de tous les autres qui, eux, n’ont pas survécu, vous avez un devoir de mémoire à accomplir ». Elle avait semé une petite graine qui a fini par germer. Un ou deux ans après, j’ai décidé de m’ouvrir au témoignage. Je l’ai d’abord fait dans les établissements scolaires de la région, y compris dans le plus grand collège catholique de la Sarthe parce que ce qui m’intéresse, moi qui, aujourd’hui neme considère pas comme un juif mais comme « un français déjudaïsé », pour reprendre la formule de Raymond Aron, c’est de parler à des enfants, qu’ils soient juifs, catholiques ou musulmans, qu’ils soient noirs ou blancs, de leur raconter ce que moi, j’ai vécu, à leur âge, quand j’avais 11 ans. Ce sont des gosses et quand les enfants souffrent, qu’importe leur religion, leur race, leurs origines… C’est comme ça que, petit à petit, je suis sorti de mon silence et que je me suis aperçu que j’avais quelque chose à dire aux enfants d’aujourd’hui. Même si ce n’est pas toujours facile pour moi, parce que, d’une certaine manière, à chaque fois, je montre mes cicatrices, je rouvre mes plaies, tant d’années après… D’ailleurs, depuis qu’avec Rose nous travaillons sur ce film, depuis plus de deux ans, ça a été une période difficile. Pas tous les jours bien sûr mais quand même…
Qu’est-ce qui vous a frappé la première fois que vous avez rencontré Rose Bosch ?
- J’ai tout de suite compris qu’elle était immergée presque comme si c’était son histoire. Ça ne s’est jamais démenti depuis. Peut-être fallait-il qu’elle rencontre quelqu’un comme moi, et moi, peut-être fallait-il que je rencontre quelqu’un comme elle… Elle m’a fait parler, parler, parler, et elle a écrit, tout en me prévenant que ce n’était pas ma vie qu’elle allait écrire mais une histoire de fiction inspirée de ma vie et aussi de plein d’autres éléments qu’elle avait découverts dans ses recherches. Ce film, en effet, ce n’est pas une biographie de Joseph Weismann, c’est une histoire chorale. Elle m’a envoyé le scénario et, en effet, même si c’était proche de moi, ce n’était pas toute ma vie ; ce qui n’a pas empêché mes enfants à qui je l’ai fait lire de dire : « Papa, on te retrouve derrière chaque phrase ».
Et sur le tournage, quelle a été votre impression en la regardant travailler ?
- Déjà, j’ai réalisé à quel point c’était sacrément dur de réaliser un film. Quel boulot ! Elle, je l’ai trouvée fantastiquement professionnelle ! Et puis, une fois encore, j’ai eu le sentiment que c’était son histoire, que c’était son film largement autant que le mien. Elle s’y est investie totalement, elle y a mis sa tête, son coeur, ses tripes, elle a souffert et je crois que des acteurs aussi sont tombés malades. On sentait qu’au-delà du film lui-même, Rose en faisait une affaire personnelle. Est-ce par amour pour son mari ? Estce pour ses enfants ? A-t-elle des motivations que je ne connais pas ? En tout cas, sa détermination et son implication m’ont impressionné.
N’aviez-vous pas hésité à aller sur le tournage ?
- Non. Pas du tout. Ce film, je l’ai souhaité, donc à partir de là, il faut assumer. Je suis allé sur le tournage avec ma fille et mon petit-fils qui fait d’ailleurs un peu de figuration. Dans la scène de la rafle, et aussi au Vel’ d’Hiv’…
… où, là, vous êtes à ses côtés…
- Oui. Rose m’avait proposé de jouer un rôle mais je n’y tenais pas. Comme elle insistait, j’ai accepté mais… un rôle à la Hitchcock ! Juste une apparition. On me voit donc au Vel’ d’Hiv’ avec mon petit-fils. Mon fils aussi joue un petit rôle : il est le gendarme qui prévient la concierge, que joue Catherine Allégret, de l’imminence de la rafle.
Quel a été votre sentiment lorsque vous avez êtes arrivé sur le plateau la première fois ?
- Ma première réaction, c’était dans l’atelier des costumes. J’ai eu l’impression qu’une charge de vingt tonnes me tombait sur la tête ! La rafle devait être tournée dans le 18ème arrondissement. Autant dire chez moi ! Je suis né rue des Abbesses et je suis allé à l’école rue Lepic. Il fallait monter une rampe pour accéder à l’entrepôt. J’arrive à la rampe, je monte, et qu’est-ce que je vois ? Une foule immense de gens habillés comme dans les années 40, la plupart portaient l’étoile. Je ne m’y attendais pas du tout. Tout d’un coup, je me retrouvais dans la foule de l’arrestation, dans le tohubohu que j’ai connu ces jours-là, des gosses, des vieux, des jeunes, des hommes, des femmes… des gendarmes, des miliciens… C’est comme si le temps était aboli… Je suis resté… je ne sais pas comment dire… j’étais KO debout ! Je titubais, je ne savais plus où j’étais. D’ailleurs les gens qui étaient autour de moi ont dû s’en apercevoir, car je suis immédiatement parti seul tout au bout de cet entrepôt. J’avais besoin de pleurer. Il fallait que je respire. Un choc incroyable auquel je ne m’attendais absolument pas. J’ai vraiment vacillé. En travaillant avec Rose, en anticipant le film, je n’avais jamais imaginé ça. Bien sûr, j’ai eu beaucoup d’autres chocs sur le tournage mais aucun n’a été aussi fort que ce premier choc-là.
Et lorsque vous avez rencontré le jeune Hugo qui joue votre rôle ?
- Ça a été aussi un moment très fort. Ils allaient tourner la scène, après la rafle, où on les fait monter dans le bus. On me le présente, je lui dis : « Ça va ? Comment ça se passe pour toi ? Ce n’est pas trop dur ? » Et je vois ce petit bonhomme qui a 11 ans, qui a l’âge que j’avais, qui me dit en me regardant dans les yeux : « J’espère que je ne vous décevrai pas ». Rien que d’y penser, aujourd’hui encore, j’en ai les larmes aux yeux … Et qu’est ce qu’il est bien dans le film !
Et lorsque vous avez rencontré Gad Elmaleh et Raphaëlle Agogué qui jouent vos parents ?
- Ça a été différent. D’abord, ils sont tellement loin physiquement de mon père et de ma mère, et puis je les ai beaucoup moins vus tourner… C’était quand même étrange et remuant de les entendre dire des choses qu’avaient dites mes parents. Comme ce moment où mon père demande à un officier : « Je rentre de la guerre (il avait fait en effet la drôle de guerre), où est-ce que nous allons ? », et l’officier lui répond : « Ecoutez, je ne peux pas vous le dire avec certitude mais je vous donne ma parole d’officier que vous ne quittez pas la France ». C’est pour ça que, derrière toutes les scènes, mes enfants me retrouvent, et moi aussi… Il s’est d’ailleurs passé un truc curieux quand je suis arrivé à Budapest, où, grâce à ce type formidable qu’est Olivier Raoux, le décorateur, a été reconstruit une partie du Vel’ d’Hiv’. Bien qu’il n’y en ait qu’un bout, c’était très très bien rendu, à tel point que je leur ai dit : « Mais, dites donc, c’est dégueulasse là-dedans ! Ça pue la pisse ! ». J’étais pris à la gorge par une odeur d’urine insupportable. Et Rose, ma fille et tous les autres, m’ont dit : « Mais pas du tout ! ». C’était un souvenir olfactif qui m’était revenu d’un seul coup, incroyable ! Et quand j’ai vu le film l’autre jour pour la première fois, l’odeur m’est revenue instantanément ...
Vous appréhendiez de voir le film ?
- Oui et non. Non, parce que comme je vous l’ai dit, à partir du moment où j’ai accepté et même souhaité ce film, il faut assumer. Mais disons que, avant la projection, j’étais dans un état de curiosité angoissée. Je savais que ça allait être une épreuve très dure. D’ailleurs à partir du moment où le film a commencé, j’ai traversé l’écran, j’étais de l’autre côté, j’ai revécu ce que j’ai vécu. Il faut dire que le Vel’ d’Hiv’ est rendu d’une manière étonnante… Ce bruit incessant, ce vacarme, tous ces gens… Le film n’insiste pas beaucoup – mais il ne pouvait pas tout montrer ! - sur le moment où on vide le Vel’ d’Hiv’, ni sur ce trajet en train qui n’en finissait plus: Beaune-La-Rolande est à moins de 100 km de Paris, on est monté dans le train le matin et on est arrivé le soir ! C’était interminable, d’autant qu’il faisait une chaleur à crever. Le camp est remarquablement reconstitué et la vie au camp est représentée avec beaucoup de justesse. Bien sûr, c’est du cinéma – que le petit Hugo, par exemple, ait été amoureux de la fille de Mme Traube, ça n’a pas existé, pas plus que la belle forêt qu’on traverse avant d’arriver au camp… mais ça m’a quand même ramené là-bas irrémédiablement. La principale différence entre ce que j’ai vécu et ce que vit le petit Hugo, c’est mon évasion. Elle est juste évoquée dans le film. Ce que Rose voulait raconter, ce qu’elle devait raconter, c’est l’horreur de la rafle, de ce qui se passe au Vel’ d’Hiv’ et à Beaune-La-Rolande, avec cette scène de la séparation qui est incroyable. Il paraît d’ailleurs qu’ils ont tous souffert pendant le tournage et qu’il y a même eu des évanouissements. De toute mon histoire, ça a été la partie la plus éprouvante. L’évasion, c’est autre chose, elle a été très dure physiquement. Le jour de la déportation, il y a une atmosphère apocalyptique, dantesque même. C’est terrible à regarder mais il fallait que ce soit terrible, parce que ça a vraiment été un moment terrible, avec, juste avant, le passage à la fouille qui a été très dur. Par bonheur, ma mère n’avait rien caché et on ne l’a pas tabassée comme la femme précédente. Ça, c’est moi qui l’ai raconté à Rose… Et la déportation aussi… Il fallait voir ce jour-là l’effroi, il fallait voir cet arrachement … ces femmes qui hurlaient à la mort… ces enfants dont certains restaient alors que leurs frères et soeurs partaient, qui criaient et pleuraient… Je me souviens avoir pensé quand je le racontais à Rose : « Comment vais-je pouvoir sortir ça de moi pour le faire passer à Rose et comment va-t-elle faire pour le sortir devant la caméra ? » Eh bien, elle l’a rendu au maximum. Moi, je devais être déporté, je devais partir avec mes parents et mes deux soeurs, puis on a été brutalement séparés. Au moment où le convoi des parents s’est ébranlé pour quitter l’esplanade, les parents se sont mis à hurler et les enfants qui restaient aussi. C’était horrible ! Des allemands sont alors arrivés, je m’en rappelle comme si c’était hier. Je revois le pantalon de l’officier avec ses bandes rouges. Il était avec six soldats en armes. Les enfants n’étaient pas encore autorisés à partir avec les parents. Combien d’entre nous sont restés ? Je ne sais pas... 50 ? 100 ? 200 ? L’officier allemand disait en montrant des enfants du doigt : « Toi, toi, toi… » et j’ai été un des “toi”. C’est comme ça que je n’ai pas été déporté. On m’a ramené dans le camp. Alors qu’on nous avait dit qu’on rejoindrait nos parents dix ou quinze jours plus tard, c’est cet arrachement à mes parents qui m’a décidé à m’évader. Qu’est-ce qui me décide à m’évader alors que je suis censé rejoindre bientôt mes parents ? J’en suis arrivé à la seule conclusion valable : c’est l’instinct du taureau qui sent l’odeur de l’abattoir. Sur 1000 qui vont à l’abattoir, 999 y vont têtes baissées et un se révolte, fait volte face et fonce cornes en avant… Je ne vois pas d’autre explication.
Les acteurs parlent bien sûr de leur rencontre avec vous comme d’un moment particulièrement émouvant mais il y a une actrice avec laquelle vous avez noué des liens très forts : Mélanie Laurent…
- Je l’adore, je suis follement amoureux d’elle ! Elle est très belle et j’ai des souvenirs avec elle tellement chaleureux et bouleversants. On s’est tutoyé tout de suite, on s’est aimé tout de suite, j’ai d’ailleurs une photo où elle me tient dans ses bras et j’y tiens beaucoup. Je n’ai qu’une hâte, la revoir. Et puis, quelle actrice ! Maintenant que j’ai vu le film, je veux lui dire toute mon admiration et toute mon affection, elle met tellement d’émotion, elle met tellement de chaleur, tellement d’humanité là où il n’y en avait pas du tout…
Vous avez le souvenir d’infirmières comme Annette Monod ?
- Au camp, non ! Je n’ai pas été malade ! Et puis j’étais avec mes parents et mes soeurs… Mais j’ai retrouvé Annette Monod, à Orléans je crois, au débat dont je vous ai parlé. C’était alors une vieille dame, au visage tout ridé. Elle était touchante d’émotion et d’humanité. On a un peu bavardé ensemble et on a bien sûr parlé de Beaune-La-Rolande, elle en était encore toute bouleversée. C’était une femme d’une grande pureté.
En quoi diriez-vous que c’est important qu’un film comme ça soit fait aujourd’hui ?
- C’est important de montrer ce que l’humanité est capable de faire aux enfants, de montrer la détresse de ces enfants qui, une fois qu’ils avaient été séparés de leurs parents, n’avaient pas d’autre issue, alors qu’ils n’avaient encore rien vécu, que d’attendre la mort comme une délivrance… Les Nazis et Vichy ont mené une guerre incroyable aux enfants. Quand on y pense, c’est inimaginable… En 1942, j’ai été condamné à mort, je ne pensais pas alors qu’en 2010 je vivrais encore ! Ce qui m’a sauvé, c’est mon instinct de survie, des gènes assez solides, et le fait que je sois un type plutôt optimiste et joyeux. Je déteste ce qui est négatif. Si je suis assailli de tristesse et me retrouve au fond du trou, je donne un coup de pied pour remonter. Je ne veux pas y rester, je m’appuie sur mes enfants et mes petits enfants. Evidemment quand j’évoque ça, ça m’étreint, ça m’étouffe… Comme lorsque j’entends qu’un bateau chargé de “boat people” a sombré dans la mer et que ses passagers se sont noyés ou qu’on a ramené chez eux des gens qui avaient fait - et on imagine bien les difficultés et les obstacles rencontrés - des milliers de kilomètres pour fuir leur pays où ils étaient malheureux et crevaient de faim… Je me sens entièrement solidaire avec eux dans ma chair. C’est aussi pour ça que je crois que c’est important de raconter cette histoire-là aux jeunes d’aujourd’hui. Ce sont eux qui vont écrire l’histoire de demain. Si le film a une raison d’être, c’est celle-là.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris et touché à la lecture du scénario de La Rafle ?
- Ce qui m’a surpris avant tout c’est qu’Ilan me propose le film. Ce n’est pas le genre de sujet ni de personnage qu’on a l’habitude de me demander. Ça m’a beaucoup touché. Il est venu me voir, il n’y avait pas encore de scénario, il y avait simplement son désir de témoigner, de raconter cet événement terrible, il m’a parlé de Joseph Weismann qu’ils venaient de retrouver. J’étais à la fois surpris et flatté d’être dans un film dont le sujet est si important, qui allait évoquer un moment si douloureux, qui n’est pas de la fiction, qui porte le flambeau de la mémoire, j’étais fier, pour mes gamins, d’être dans un film qui racontait ça. En même temps, moi, j’ai toujours eu peur du côté « donneur de leçons ». Peut-être justement parce que, d’une certaine manière je suis aussi un immigré et qu’il m’a toujours paru difficile de prendre la parole au nom de la communauté nationale… Quand Rose m’a passé son scénario, il n’avait rien de manichéen, et j’ai dit oui tout de suite.
Comment définiriez-vous votre personnage, le Docteur David Sheinbaum ?
- Pour moi, il est simplement l’incarnation du serment d’Hippocrate. Je me suis accroché à ça. Exercer son métier quoi qu’il lui en coûte, où qu’il soit, soulager la douleur, soigner, faire les gestes élémentaires… Ces gamins, il ne peut pas ne pas les accompagner jusqu’au bout. C’est comme un fil qu’il tire et qu’il ne peut que suivre. Et il se retrouve là-bas, dans le camp, dans la forêt, avec eux… Je me suis d’ailleurs demandé, à la lecture du scénario, comment, alors qu’on est en pleine vie, en pleine lumière, qu’on peut se déplacer et faire ses courses où on veut et comme on veut, sans porter d’étoile, comment on peut interpréter cet homme qui, à cause de la communauté à laquelle il appartient, se retrouve empêché de tout et pratiquement condamné à mort. Comment faiton pour interpréter ce mec de l’intérieur ? Juste, peut-être, penser qu’on peut tous un jour être membre d’une communauté agressée, méprisée, soumise à la barbarie. Je ne suis pas juif, mais j’ai été élevé par des juifs, j’ai passé beaucoup de temps avec eux. A Casablanca, dans mon enfance, toutes les communautés, toutes les nationalités, toutes les religions coexistaient. Les Musulmans, les Juifs, les Français, les Américains, les Corses… Ces interrogations, on les a avant le tournage. Au moment où l’on tourne, comme d’habitude, les choses se font chimiquement, il y a toujours cette magie qui se crée sur un plateau, cette ambiance de travail, et puis aussi sans doute, il faut bien que je l’admette, cette expérience à laquelle je ne pense pas mais qui doit bien être utile… En tout cas, Sheinbaum, je l’ai fait comme un enfant, pas comme un adulte. Dans une sorte d’innocence et de pureté. Sinon, c’était impossible. Il aurait été fracassé, sans pouvoir agir, sans plus rien pouvoir faire…
Comment se protége-t-on d’un tel rôle, d’un tel sujet ? Est-ce qu’on s’en protège d’ailleurs ?
- Oui, il vaut mieux s’en protéger un peu pour ne pas perdre pied… Quand on se retrouve au milieu du Vel’ d’Hiv’ et qu’on réalise les conditions dans lesquelles ces milliers de gens sont restés plusieurs jours, quasiment sans toilettes, sans eau… Si on se laisse envahir par tout ça, on ne peut qu’être anéanti et on ne peut plus continuer. Beaucoup ont fait des maladies psychosomatiques sur le tournage. Moi, mon remède a été de dire des bêtises, beaucoup de bêtises ! C’est un truc andalou : quand je suis affecté, je rigole. Histoire de désamorcer les bombes ! Mélanie a compris très vite. Rose a été un peu surprise au début, puis elle a compris que c’était une manière pour qu’il n’y ait pas trop de fantômes… J’ai beaucoup mangé aussi. Beaucoup ! Et beaucoup grossi. Gad, qui est plutôt du genre angoissé, me disait : « Mais, putain ! Comment fais-tu pour gérer tout ça ? » et je lui répondais : « On va aller manger ce soir ! ». Il était fou !
Vous connaissiez Mélanie Laurent qui joue votre infirmière ?
- Non, pas du tout. Avec ses grands yeux tels un lac, c’est quelqu’un de très présent... Elle est très professionnelle, et surtout très à l’écoute de l’autre, sachant réagir en fonction du jeu de ses partenaires. A la fois tranquille et déterminée. Un petit bout de femme à l’apparence fragile mais forte à l’intérieur. Quelqu’un de costaud. Ce qui ne l’a pas empêchée, elle aussi, de tomber malade ! Notre relation est très bien écrite dans le scénario. En d’autres temps, en d’autres lieux, cet homme et cette femme auraient peut-être pu vivre d’autres choses ensemble. Mais là, c’est impossible. Je ne le vois même pas se déshabiller, ce médecin ! Il dort en blouse blanche, je pense. C’est comme s’il n’avait ni femme, ni famille, qu’il n’était que son métier. Il pourrait être tous les médecins du monde au fond…
Il y a longtemps qu’on ne vous avait pas vu interpréter un personnage aussi quotidien, aussi réaliste, ni jouer autant sur l’émotion. Cela a-t-il changé quelque chose dans votre travail ?
- J’ai le sentiment que ce film marque un tournant. Comme si quelque chose de nouveau s’était construit. En ce qui me concerne, j’ai toujours fait la différence entre l’acteur et la personne mais on dirait qu’aujourd’hui, Jean a accepté Jean Reno, a accepté l’âge de Jean Reno, a accepté l’absence de distance entre son travail et les personnages… Au début de ma carrière, je mettais toujours une grande distance entre les personnages et moi, je leur disais : « Je ne m’embête pas avec ce que vous êtes, vous n’avez rien à voir avec moi ! » même si c’était en partie faux. Aujourd’hui, c’est comme si la distance était en train de s’abolir, comme si les choses se recollaient, se réunissaient. A un certain âge, c’est sans doute plus facile à vivre...
Quel type de metteur en scène est Rose Bosch sur un plateau ?
- Une main de fer dans un gant de velours. Elle est droite, honnête, elle voit tout, elle sait ce qu’elle veut et sait comment l’obtenir. Elle est très forte mais essaye de ne faire de mal à personne… Elle aussi a somatisé. Elle ne fait pas ce film-là par hasard. Ce film, c’est son enfant ! Leur enfant à tous les deux, à Rose et à Ilan. Lui, il était là quasiment tout le temps. Il était la mémoire. Il y avait là l’ombre de son père et de sa famille..
Que vous inspire le fait de faire un film comme La Rafle aujourd’hui ?
- Ça fait se poser simplement de grandes questions sur l’humanité. C’est bien de faire un film comme celui-là, c’est bien que les gens le voient, c’est bien que l’histoire soit surtout celle des enfants, parce que les enfants, c’était nous hier, et ce sera nous demain, c’est en ça que c’est important. Juste pour que l’histoire ne se répéte pas.
Et si vous ne deviez garder qu’une seule image, qu’un seul moment de toute l’aventure ?
- Le camp ! Il était redoutable. Parce que c’est la négation de l’individu. Il n’y a plus de liberté, plus d’intimité… Autour, il y a la nature, l’eau, les montagnes... Le camp, les fils de fer barbelés, c’est la négation de tout ça, et bien plus encore… Quand on est là, ça a beau être un décor de cinéma, on imagine aisément le rouleau compresseur en marche. C’est terrifiant. Y arriver tous les matins, même avec l’équipe, c’était terrible, alors je disais des idioties, je racontais des histoires, je demandais ce qu’on allait manger à midi… Simplement parce qu’on ne peut pas être serein face à cette histoire. L’autre image, c’est l’arrivée sur le tournage, le 16 juillet, de Joseph Weismann pour les scènes du Vel’ d’Hiv’. On a fait une minute de silence et là, je peux vous dire que vous en sortez dévasté. Parce que pendant tout le temps de la minute de silence, il n’a pas pu ne pas pleurer. Et vous repartez avec des poignards dans le coeur… Et à côté de ça, c’est tout à fait un type de Montmartre, un poulbot qui parle avec un accent de titi parisien. Quand on pense qu’après la guerre, il a fait sa vie, a eu trois enfants, c’est incroyable ! La rencontre avec lui a été un des grands chocs émotionnels de ce film.
- Ce qui m’a surpris avant tout c’est qu’Ilan me propose le film. Ce n’est pas le genre de sujet ni de personnage qu’on a l’habitude de me demander. Ça m’a beaucoup touché. Il est venu me voir, il n’y avait pas encore de scénario, il y avait simplement son désir de témoigner, de raconter cet événement terrible, il m’a parlé de Joseph Weismann qu’ils venaient de retrouver. J’étais à la fois surpris et flatté d’être dans un film dont le sujet est si important, qui allait évoquer un moment si douloureux, qui n’est pas de la fiction, qui porte le flambeau de la mémoire, j’étais fier, pour mes gamins, d’être dans un film qui racontait ça. En même temps, moi, j’ai toujours eu peur du côté « donneur de leçons ». Peut-être justement parce que, d’une certaine manière je suis aussi un immigré et qu’il m’a toujours paru difficile de prendre la parole au nom de la communauté nationale… Quand Rose m’a passé son scénario, il n’avait rien de manichéen, et j’ai dit oui tout de suite.
Comment définiriez-vous votre personnage, le Docteur David Sheinbaum ?
- Pour moi, il est simplement l’incarnation du serment d’Hippocrate. Je me suis accroché à ça. Exercer son métier quoi qu’il lui en coûte, où qu’il soit, soulager la douleur, soigner, faire les gestes élémentaires… Ces gamins, il ne peut pas ne pas les accompagner jusqu’au bout. C’est comme un fil qu’il tire et qu’il ne peut que suivre. Et il se retrouve là-bas, dans le camp, dans la forêt, avec eux… Je me suis d’ailleurs demandé, à la lecture du scénario, comment, alors qu’on est en pleine vie, en pleine lumière, qu’on peut se déplacer et faire ses courses où on veut et comme on veut, sans porter d’étoile, comment on peut interpréter cet homme qui, à cause de la communauté à laquelle il appartient, se retrouve empêché de tout et pratiquement condamné à mort. Comment faiton pour interpréter ce mec de l’intérieur ? Juste, peut-être, penser qu’on peut tous un jour être membre d’une communauté agressée, méprisée, soumise à la barbarie. Je ne suis pas juif, mais j’ai été élevé par des juifs, j’ai passé beaucoup de temps avec eux. A Casablanca, dans mon enfance, toutes les communautés, toutes les nationalités, toutes les religions coexistaient. Les Musulmans, les Juifs, les Français, les Américains, les Corses… Ces interrogations, on les a avant le tournage. Au moment où l’on tourne, comme d’habitude, les choses se font chimiquement, il y a toujours cette magie qui se crée sur un plateau, cette ambiance de travail, et puis aussi sans doute, il faut bien que je l’admette, cette expérience à laquelle je ne pense pas mais qui doit bien être utile… En tout cas, Sheinbaum, je l’ai fait comme un enfant, pas comme un adulte. Dans une sorte d’innocence et de pureté. Sinon, c’était impossible. Il aurait été fracassé, sans pouvoir agir, sans plus rien pouvoir faire…
Comment se protége-t-on d’un tel rôle, d’un tel sujet ? Est-ce qu’on s’en protège d’ailleurs ?
- Oui, il vaut mieux s’en protéger un peu pour ne pas perdre pied… Quand on se retrouve au milieu du Vel’ d’Hiv’ et qu’on réalise les conditions dans lesquelles ces milliers de gens sont restés plusieurs jours, quasiment sans toilettes, sans eau… Si on se laisse envahir par tout ça, on ne peut qu’être anéanti et on ne peut plus continuer. Beaucoup ont fait des maladies psychosomatiques sur le tournage. Moi, mon remède a été de dire des bêtises, beaucoup de bêtises ! C’est un truc andalou : quand je suis affecté, je rigole. Histoire de désamorcer les bombes ! Mélanie a compris très vite. Rose a été un peu surprise au début, puis elle a compris que c’était une manière pour qu’il n’y ait pas trop de fantômes… J’ai beaucoup mangé aussi. Beaucoup ! Et beaucoup grossi. Gad, qui est plutôt du genre angoissé, me disait : « Mais, putain ! Comment fais-tu pour gérer tout ça ? » et je lui répondais : « On va aller manger ce soir ! ». Il était fou !
Vous connaissiez Mélanie Laurent qui joue votre infirmière ?
- Non, pas du tout. Avec ses grands yeux tels un lac, c’est quelqu’un de très présent... Elle est très professionnelle, et surtout très à l’écoute de l’autre, sachant réagir en fonction du jeu de ses partenaires. A la fois tranquille et déterminée. Un petit bout de femme à l’apparence fragile mais forte à l’intérieur. Quelqu’un de costaud. Ce qui ne l’a pas empêchée, elle aussi, de tomber malade ! Notre relation est très bien écrite dans le scénario. En d’autres temps, en d’autres lieux, cet homme et cette femme auraient peut-être pu vivre d’autres choses ensemble. Mais là, c’est impossible. Je ne le vois même pas se déshabiller, ce médecin ! Il dort en blouse blanche, je pense. C’est comme s’il n’avait ni femme, ni famille, qu’il n’était que son métier. Il pourrait être tous les médecins du monde au fond…
Il y a longtemps qu’on ne vous avait pas vu interpréter un personnage aussi quotidien, aussi réaliste, ni jouer autant sur l’émotion. Cela a-t-il changé quelque chose dans votre travail ?
- J’ai le sentiment que ce film marque un tournant. Comme si quelque chose de nouveau s’était construit. En ce qui me concerne, j’ai toujours fait la différence entre l’acteur et la personne mais on dirait qu’aujourd’hui, Jean a accepté Jean Reno, a accepté l’âge de Jean Reno, a accepté l’absence de distance entre son travail et les personnages… Au début de ma carrière, je mettais toujours une grande distance entre les personnages et moi, je leur disais : « Je ne m’embête pas avec ce que vous êtes, vous n’avez rien à voir avec moi ! » même si c’était en partie faux. Aujourd’hui, c’est comme si la distance était en train de s’abolir, comme si les choses se recollaient, se réunissaient. A un certain âge, c’est sans doute plus facile à vivre...
Quel type de metteur en scène est Rose Bosch sur un plateau ?
- Une main de fer dans un gant de velours. Elle est droite, honnête, elle voit tout, elle sait ce qu’elle veut et sait comment l’obtenir. Elle est très forte mais essaye de ne faire de mal à personne… Elle aussi a somatisé. Elle ne fait pas ce film-là par hasard. Ce film, c’est son enfant ! Leur enfant à tous les deux, à Rose et à Ilan. Lui, il était là quasiment tout le temps. Il était la mémoire. Il y avait là l’ombre de son père et de sa famille..
Que vous inspire le fait de faire un film comme La Rafle aujourd’hui ?
- Ça fait se poser simplement de grandes questions sur l’humanité. C’est bien de faire un film comme celui-là, c’est bien que les gens le voient, c’est bien que l’histoire soit surtout celle des enfants, parce que les enfants, c’était nous hier, et ce sera nous demain, c’est en ça que c’est important. Juste pour que l’histoire ne se répéte pas.
Et si vous ne deviez garder qu’une seule image, qu’un seul moment de toute l’aventure ?
- Le camp ! Il était redoutable. Parce que c’est la négation de l’individu. Il n’y a plus de liberté, plus d’intimité… Autour, il y a la nature, l’eau, les montagnes... Le camp, les fils de fer barbelés, c’est la négation de tout ça, et bien plus encore… Quand on est là, ça a beau être un décor de cinéma, on imagine aisément le rouleau compresseur en marche. C’est terrifiant. Y arriver tous les matins, même avec l’équipe, c’était terrible, alors je disais des idioties, je racontais des histoires, je demandais ce qu’on allait manger à midi… Simplement parce qu’on ne peut pas être serein face à cette histoire. L’autre image, c’est l’arrivée sur le tournage, le 16 juillet, de Joseph Weismann pour les scènes du Vel’ d’Hiv’. On a fait une minute de silence et là, je peux vous dire que vous en sortez dévasté. Parce que pendant tout le temps de la minute de silence, il n’a pas pu ne pas pleurer. Et vous repartez avec des poignards dans le coeur… Et à côté de ça, c’est tout à fait un type de Montmartre, un poulbot qui parle avec un accent de titi parisien. Quand on pense qu’après la guerre, il a fait sa vie, a eu trois enfants, c’est incroyable ! La rencontre avec lui a été un des grands chocs émotionnels de ce film.
Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario de La Rafle ?
- Je l’ai lu d’un coup, mais non sans difficultés. En lisant la scène de la fouille au camp, par exemple, je ne pouvais plus respirer. C’était d’une telle violence... Je pleurais en tournant les pages. Arrivée à la fin du script, j’ai tout de suite appelé Rose, mais je pouvais à peine parler entre deux sanglots ! Déjà, la journée que j’avais passée avec elle avant qu’elle me donne le scénario m’avait bouleversée. Elle m’avait montré les documents, les photos... Elle m’avait expliqué comment chaque scène etchaque personnage, même ceux qu’on ne faisait qu’apercevoir, étaient nourris d’histoires vraies, de personnes ayant existé. Elle me racontait les histoires de chacun. C’est peut-être ça qui m’a le plus touchée, que chaque anecdote soit réelle, que ça ce soit passé comme ça, qu’elle ait fait ces recherches-là, et puis surtout qu’elle me donne l’opportunité de participer à un vrai devoir de mémoire. Des films comme La Rafle, ce sont non seulement des beaux rôles mais des films nécessaires, ce sont à la fois des films importants et des films magnifiques à faire, il n’y a donc pas à hésiter.
Comment définiriez-vous Annette Monod, votre personnage ?
- Dans la vie, c’était une héroïne, une vraie. Cette femme s’est battue toute sa vie contre les injustices. Après guerre, elle s’est occupée des prisonniers, a milité contre la peine de mort et contre la torture… C’est formidable de pouvoir l’interpréter. Dans le script, c’est un personnage qui est très bien écrit. On démarre sur le sourire, presque sur la légèreté qu’on pouvait avoir aussi à Paris dans ces années-là. Annette vient d’avoir son diplôme, elle est heureuse. Sauf que la première expérience qu’elle vit en tant qu’infirmière, c’est le Vel’ d’Hiv’ ! Elle se retrouve dans un endroit inhumain, confrontée à l’injustice. Dès ce moment-là, elle veut partir avec eux. C’est ce qui est encore plus beau. Elle a compris que ça allait être l’horreur mais n’hésite pas deux secondes… Depuis Je vais bien, ne t’en fais pas je sais que je suis une actrice dramatique. J’aime ces scènes-là. Sur les scènes d’injustice, je pars très vite ! Mais là, j’ai tout vécu très intensément. Je ne supportais pas qu’on traite les enfants comme ça, qu’on les mette dans des wagons, même si c’était du cinéma ! Je pleurais, j’étais pleine de colère, j’avais envie de monter dans le wagon, de les faire sortir, j’avais envie de tuer tout le monde, j’étais envahie d’une telle rage… Tout ce que je n’avais pas pu faire dans le Tarantino (Inglourious Basterds), j’avais soudain l’opportunité de le faire.
Le fait qu’elle ait réellement existé a-t-il changé votre manière de travailler ? Est ce que ça vous donnait une responsabilité supplémentaire ?
- Non, pas plus que ça. Si je l’avais rencontrée, sans doute, cela aurait changé des choses mais elle est morte en 1995. La rencontre avec Joseph a été un moment très fort. Ça a été un choc pour lui de venir sur le plateau. Il devait arriver un soir à Budapest, je l’attendais dans le hall, je voulais absolument le prendre dans mes bras, c’était un vrai besoin physique. Il est arrivé, on est tombé dans les bras l’un de l’autre, il m’a dit : « C’est vous mon infirmière ? ». Je lui ai répondu : « Oui, je suis là pour m’occuper de vous pendant tout le tournage ». Et j’ai commencé à lui poser des questions par rapport au film, par rapport à ce qu’il avait vécu. A un moment, il s’est arrêté. « Je ne peux pas raconter ». Il s’est mis à pleurer. Cela a été, pour moi, une rencontre incroyable. De toute façon, c’est le tournage le plus chargé en émotion que je n’ai jamais vécu. D’un côté, c’était un tournage extrêmement heureux. Et de l’autre, une expérience bouleversante, éprouvante. Côté joyeux, il y avait l’aspect infirmière qui s’occupait des enfants, qui, très vite, a débordé dans la vraie vie. A Budapest, on était tous dans le même hôtel, autour d’un jardin. Tout le monde allait et venait, je laissais ma porte ouverte, les mômes venaient me réveiller le matin, je leur racontais des histoires…
N’était-ce pas au fond votre façon de travailler le personnage ?
- Si mais pas seulement. Je trouvais nécessaire de créer un lien très fort avec les enfants puisque, dans le film, ils m’aiment et me sont très attachés, surtout le petit Nono. Mais je me sentais aussi d’une certaine manière en charge d’eux, presque responsable. J’avais l’impression que le rôle allait au-delà de ce tournage, qu’il fallait s’occuper de ces enfants. C’est violent un tournage, même s’ils ne se rendent pas compte toujours de ce qu’ils jouent. Ils reçoivent une attention d’adulte pendant trois mois et puis, tout d’un coup, ils retournent à l’école et redeviennent des enfants comme les autres. C’est dur. Hugo, qui joue le petit Jo, je l’ai revu, je suis allée chez lui, je l’appelle de temps en temps, on est resté en contact. Ça me paraissait impossible de faire autrement et Rose, sur le plateau, a justement été très intelligente.
De quelle manière ?
- En comprenant ce besoin que j’avais de créer des liens avec les enfants et aussi en me laissant être drôle entre les prises. Je lui avais dit : « Fais moi confiance, je te donnerai l’émotion qu’il faudra au moment où il faudra, laisse-moi juste aller, peut-être même très loin parfois, dans les blagues parce que je vais en avoir besoin. » Elle l’a très bien compris. C’était un exutoire vraiment nécessaire parce que sinon je n’aurais pas pu résister. Rien que le camp, déjà quand on y arrivait, c’était d’une violence ! Cet exutoire n’a peut-être pas suffit puisque je suis tombée malade quand même. C’était un curieux mélange. J’ai rencontré des gens formidables, je me suis bien entendue avec Ilan Goldman qui était là tout le temps. J’étais fascinée par la figuration hongroise, ils étaient magnifiques, ils nous donnaient beaucoup. C’était une belle sensation d’être portée par tout le monde… C’était donc un tournage très joyeux, sauf qu’au bout d’un moment, à cause de l’histoire que raconte le film, des émotions auxquelles vous êtes confrontée, si vous êtes ultra-sensible, vous finissez par ne plus dormir ou en tout cas par dormir très mal ! Sur ce film, toutes les nuits, j’ai été déportée, toutes les nuits, j’ai essayé de sauver mon petit frère… Vous vous réveillez le matin, vous êtes épuisée d’avoir couru toute la nuit. En plus, c’étaient de grosses journées, par 45 °…
En même temps, vous auriez pu vous dire que ça servait le personnage…
- C’est vrai, mais d’habitude je déteste ça. Je ne travaille jamais comme ça. En fait, je pense que je suis tombée malade parce que, au final, je ne supportais pas que le film prenne à ce point possession de ma vie. Moi, j’aime bien quand il y a une coupure entre le tournage et la vie. Là, c’était compliqué de garder une distance entre les scènes qu’on tournait et le reste de la journée... J’ai donc fait un zona total. On tournait les scènes du Vel’ d’Hiv’, j’étais habillée en infirmière, je jouais l’infirmière et c’était moi qui, entre les prises, étais sur les brancards à me tordre de douleur ! J’avais des spasmes parce que le médicament que je prenais était très fort, et Rose me disait : « On va arrêter ». Je refusais. C’était presque de la schizophrénie. Je me disais : « C’est normal qu’elle soit dans cet état-là, c’est normal qu’elle ait des crises de spasmes parce que ce qu’elle voit est horrible… » Moi qui aime bien les rôles où on ne se maquille pas, où on est vrai, où on est fatigué parce qu’on est fatigué, pour moi, c’est ça être actrice, j’étais servie !
Quel type de metteur en scène est Rose Bosch sur le tournage ?
- C’est une femme forte. Et en même temps d’une grande douceur. Je tourne très peu avec des femmes, mais j’adore ça. Les rapports sont différents. On n’est jamais dans la séduction, toujours dans le travail. Rose, elle est forte, intelligente, passionnée, très généreuse. C’est un metteur en scène - et j’aime ça - qui prend soin de ses acteurs, qui ne leur veut aucun mal, qui ne les maltraite jamais pour obtenir quoi que ce soit, qui n’est jamais dans la manipulation. C’est tellement agréable d’avoir un metteur en scène qui vous fait confiance. Il y a chez elle quelque chose de très doux, physiquement. C’est aussi un vrai capitaine qui sait être ferme, qui sait embarquer tout le monde sur un sujet qui lui tient particulièrement à coeur. Sur le plan de la mise en scène elle-même, elle sait ce qu’elle veut, elle fait attention aux cadres, aux plans, elle a de très bonnes idées. C’est bien de savoir qu’on est entre de bonnes mains…
Et Jean Reno, quel partenaire est-il ?
- Il est très gentil, très à l’écoute. C’était très agréable, c’était très simple en fait. C’était bien de le voir jouer sur l’émotion pure…
En fait, vos principaux partenaires, ce sont les enfants. On dit qu’il n’y a rien de plus difficile pour les acteurs…
- Il faut juste partir du principe que la prise sera pour eux et qu’il faut donc que, nous, on soit parfait à chaque prise. Il faut les aider, on ne peut pas avoir d’ego face à un enfant, on lui donne tout, on fait tout pour qu’il soit bien. Il faut jouer tout le temps, être sans cesse inventif. Ça demande beaucoup de temps et d’énergie mais c’est amusant parce qu’il faut user de tas de stratagèmes quand ils en ont assez, quand ils sont fatigués… J’ai adoré ça. Avec les jumeaux qui jouaient Nono, c’était fascinant. Ce sont deux personnalités très différentes et, en même temps, selon les moments, selon lequel travaillait et lequel était au repos, les personnalités s’inversaient… C’est aussi pour ça que je passais beaucoup de temps avec eux en dehors des scènes. C’est important de créer un lien avec l’enfant, parce que lui, à 4 ans, il s’en fiche d’être professionnel, de réussir la scène…
Y a-t-il une scène que vous appréhendiez ?
- Je ne crois pas. Plus ça paraît intense, dur, plus ça me plaît, à la condition que la scène soit bien écrite. A la limite, je trouvais beaucoup plus dur de devoir rire sur ce vélo années 40, très casse gueule sur les pavés de Paris. C’est le seul jour que je redoutais !
En quoi est-ce important pour vous de faire un film comme La Rafle aujourd’hui ?
- Parce que, avec tout ce qui se passe autour de nous, c’est bien de rappeler que des événements comme la rafle du Vel’ d’Hiv’ ont eu lieu… Pour qu’on s’en souvienne, pour qu’on se méfie de tout ce qui pourrait de près ou de loin lui ressembler. C’est aussi un film sur le choix. Pourquoi tout d’un coup il y a ce pompier qui désobéit et donne à boire à ces prisonniers ? Et pourquoi le gendarme suit les ordres qu’on lui a donnés, même s’ils sont inhumains ? Le film nous montre juste qu’on a toujours le choix. C’est bien de le rappeler et c’est vrai pour toutes les époques pour hier comme pour aujourd’hui, et malheureusement comme pour demain…
Si vous ne deviez garder qu’une seule image, qu’un seul moment de toute cette aventure ?
- Eh bien, je crois que c’est avant de lire le scénario, cet après-midi que j’ai passé avec Rose. D’abord parce que, pour une actrice, c’est un moment symbolique. C’est le début de quelque chose. On a envie d’y être, on fantasme sur le personnage, sur les scènes. On est dans le désir, dans la promesse, dans la confiance… Ensuite, parce que j’étais absolument bouleversée par tout ce que Rose me disait, me montrait. A chaque histoire qu’elle me racontait, j’avais des frissons dans tout le corps et les larmes aux yeux. Elle parlait de tout ça avec une telle passion, une telle implication. Elle savait déjà comment elle voulait filmer les scènes. C’est une sensation tellement agréable d’être avec un metteur en scène qui sait ce qu’il veut, sur lequel on sent qu’on va pouvoir se reposer, avec lequel on va être en confiance et donc ne pas craindre de tout donner…
- Je l’ai lu d’un coup, mais non sans difficultés. En lisant la scène de la fouille au camp, par exemple, je ne pouvais plus respirer. C’était d’une telle violence... Je pleurais en tournant les pages. Arrivée à la fin du script, j’ai tout de suite appelé Rose, mais je pouvais à peine parler entre deux sanglots ! Déjà, la journée que j’avais passée avec elle avant qu’elle me donne le scénario m’avait bouleversée. Elle m’avait montré les documents, les photos... Elle m’avait expliqué comment chaque scène etchaque personnage, même ceux qu’on ne faisait qu’apercevoir, étaient nourris d’histoires vraies, de personnes ayant existé. Elle me racontait les histoires de chacun. C’est peut-être ça qui m’a le plus touchée, que chaque anecdote soit réelle, que ça ce soit passé comme ça, qu’elle ait fait ces recherches-là, et puis surtout qu’elle me donne l’opportunité de participer à un vrai devoir de mémoire. Des films comme La Rafle, ce sont non seulement des beaux rôles mais des films nécessaires, ce sont à la fois des films importants et des films magnifiques à faire, il n’y a donc pas à hésiter.
Comment définiriez-vous Annette Monod, votre personnage ?
- Dans la vie, c’était une héroïne, une vraie. Cette femme s’est battue toute sa vie contre les injustices. Après guerre, elle s’est occupée des prisonniers, a milité contre la peine de mort et contre la torture… C’est formidable de pouvoir l’interpréter. Dans le script, c’est un personnage qui est très bien écrit. On démarre sur le sourire, presque sur la légèreté qu’on pouvait avoir aussi à Paris dans ces années-là. Annette vient d’avoir son diplôme, elle est heureuse. Sauf que la première expérience qu’elle vit en tant qu’infirmière, c’est le Vel’ d’Hiv’ ! Elle se retrouve dans un endroit inhumain, confrontée à l’injustice. Dès ce moment-là, elle veut partir avec eux. C’est ce qui est encore plus beau. Elle a compris que ça allait être l’horreur mais n’hésite pas deux secondes… Depuis Je vais bien, ne t’en fais pas je sais que je suis une actrice dramatique. J’aime ces scènes-là. Sur les scènes d’injustice, je pars très vite ! Mais là, j’ai tout vécu très intensément. Je ne supportais pas qu’on traite les enfants comme ça, qu’on les mette dans des wagons, même si c’était du cinéma ! Je pleurais, j’étais pleine de colère, j’avais envie de monter dans le wagon, de les faire sortir, j’avais envie de tuer tout le monde, j’étais envahie d’une telle rage… Tout ce que je n’avais pas pu faire dans le Tarantino (Inglourious Basterds), j’avais soudain l’opportunité de le faire.
Le fait qu’elle ait réellement existé a-t-il changé votre manière de travailler ? Est ce que ça vous donnait une responsabilité supplémentaire ?
- Non, pas plus que ça. Si je l’avais rencontrée, sans doute, cela aurait changé des choses mais elle est morte en 1995. La rencontre avec Joseph a été un moment très fort. Ça a été un choc pour lui de venir sur le plateau. Il devait arriver un soir à Budapest, je l’attendais dans le hall, je voulais absolument le prendre dans mes bras, c’était un vrai besoin physique. Il est arrivé, on est tombé dans les bras l’un de l’autre, il m’a dit : « C’est vous mon infirmière ? ». Je lui ai répondu : « Oui, je suis là pour m’occuper de vous pendant tout le tournage ». Et j’ai commencé à lui poser des questions par rapport au film, par rapport à ce qu’il avait vécu. A un moment, il s’est arrêté. « Je ne peux pas raconter ». Il s’est mis à pleurer. Cela a été, pour moi, une rencontre incroyable. De toute façon, c’est le tournage le plus chargé en émotion que je n’ai jamais vécu. D’un côté, c’était un tournage extrêmement heureux. Et de l’autre, une expérience bouleversante, éprouvante. Côté joyeux, il y avait l’aspect infirmière qui s’occupait des enfants, qui, très vite, a débordé dans la vraie vie. A Budapest, on était tous dans le même hôtel, autour d’un jardin. Tout le monde allait et venait, je laissais ma porte ouverte, les mômes venaient me réveiller le matin, je leur racontais des histoires…
N’était-ce pas au fond votre façon de travailler le personnage ?
- Si mais pas seulement. Je trouvais nécessaire de créer un lien très fort avec les enfants puisque, dans le film, ils m’aiment et me sont très attachés, surtout le petit Nono. Mais je me sentais aussi d’une certaine manière en charge d’eux, presque responsable. J’avais l’impression que le rôle allait au-delà de ce tournage, qu’il fallait s’occuper de ces enfants. C’est violent un tournage, même s’ils ne se rendent pas compte toujours de ce qu’ils jouent. Ils reçoivent une attention d’adulte pendant trois mois et puis, tout d’un coup, ils retournent à l’école et redeviennent des enfants comme les autres. C’est dur. Hugo, qui joue le petit Jo, je l’ai revu, je suis allée chez lui, je l’appelle de temps en temps, on est resté en contact. Ça me paraissait impossible de faire autrement et Rose, sur le plateau, a justement été très intelligente.
De quelle manière ?
- En comprenant ce besoin que j’avais de créer des liens avec les enfants et aussi en me laissant être drôle entre les prises. Je lui avais dit : « Fais moi confiance, je te donnerai l’émotion qu’il faudra au moment où il faudra, laisse-moi juste aller, peut-être même très loin parfois, dans les blagues parce que je vais en avoir besoin. » Elle l’a très bien compris. C’était un exutoire vraiment nécessaire parce que sinon je n’aurais pas pu résister. Rien que le camp, déjà quand on y arrivait, c’était d’une violence ! Cet exutoire n’a peut-être pas suffit puisque je suis tombée malade quand même. C’était un curieux mélange. J’ai rencontré des gens formidables, je me suis bien entendue avec Ilan Goldman qui était là tout le temps. J’étais fascinée par la figuration hongroise, ils étaient magnifiques, ils nous donnaient beaucoup. C’était une belle sensation d’être portée par tout le monde… C’était donc un tournage très joyeux, sauf qu’au bout d’un moment, à cause de l’histoire que raconte le film, des émotions auxquelles vous êtes confrontée, si vous êtes ultra-sensible, vous finissez par ne plus dormir ou en tout cas par dormir très mal ! Sur ce film, toutes les nuits, j’ai été déportée, toutes les nuits, j’ai essayé de sauver mon petit frère… Vous vous réveillez le matin, vous êtes épuisée d’avoir couru toute la nuit. En plus, c’étaient de grosses journées, par 45 °…
En même temps, vous auriez pu vous dire que ça servait le personnage…
- C’est vrai, mais d’habitude je déteste ça. Je ne travaille jamais comme ça. En fait, je pense que je suis tombée malade parce que, au final, je ne supportais pas que le film prenne à ce point possession de ma vie. Moi, j’aime bien quand il y a une coupure entre le tournage et la vie. Là, c’était compliqué de garder une distance entre les scènes qu’on tournait et le reste de la journée... J’ai donc fait un zona total. On tournait les scènes du Vel’ d’Hiv’, j’étais habillée en infirmière, je jouais l’infirmière et c’était moi qui, entre les prises, étais sur les brancards à me tordre de douleur ! J’avais des spasmes parce que le médicament que je prenais était très fort, et Rose me disait : « On va arrêter ». Je refusais. C’était presque de la schizophrénie. Je me disais : « C’est normal qu’elle soit dans cet état-là, c’est normal qu’elle ait des crises de spasmes parce que ce qu’elle voit est horrible… » Moi qui aime bien les rôles où on ne se maquille pas, où on est vrai, où on est fatigué parce qu’on est fatigué, pour moi, c’est ça être actrice, j’étais servie !
Quel type de metteur en scène est Rose Bosch sur le tournage ?
- C’est une femme forte. Et en même temps d’une grande douceur. Je tourne très peu avec des femmes, mais j’adore ça. Les rapports sont différents. On n’est jamais dans la séduction, toujours dans le travail. Rose, elle est forte, intelligente, passionnée, très généreuse. C’est un metteur en scène - et j’aime ça - qui prend soin de ses acteurs, qui ne leur veut aucun mal, qui ne les maltraite jamais pour obtenir quoi que ce soit, qui n’est jamais dans la manipulation. C’est tellement agréable d’avoir un metteur en scène qui vous fait confiance. Il y a chez elle quelque chose de très doux, physiquement. C’est aussi un vrai capitaine qui sait être ferme, qui sait embarquer tout le monde sur un sujet qui lui tient particulièrement à coeur. Sur le plan de la mise en scène elle-même, elle sait ce qu’elle veut, elle fait attention aux cadres, aux plans, elle a de très bonnes idées. C’est bien de savoir qu’on est entre de bonnes mains…
Et Jean Reno, quel partenaire est-il ?
- Il est très gentil, très à l’écoute. C’était très agréable, c’était très simple en fait. C’était bien de le voir jouer sur l’émotion pure…
En fait, vos principaux partenaires, ce sont les enfants. On dit qu’il n’y a rien de plus difficile pour les acteurs…
- Il faut juste partir du principe que la prise sera pour eux et qu’il faut donc que, nous, on soit parfait à chaque prise. Il faut les aider, on ne peut pas avoir d’ego face à un enfant, on lui donne tout, on fait tout pour qu’il soit bien. Il faut jouer tout le temps, être sans cesse inventif. Ça demande beaucoup de temps et d’énergie mais c’est amusant parce qu’il faut user de tas de stratagèmes quand ils en ont assez, quand ils sont fatigués… J’ai adoré ça. Avec les jumeaux qui jouaient Nono, c’était fascinant. Ce sont deux personnalités très différentes et, en même temps, selon les moments, selon lequel travaillait et lequel était au repos, les personnalités s’inversaient… C’est aussi pour ça que je passais beaucoup de temps avec eux en dehors des scènes. C’est important de créer un lien avec l’enfant, parce que lui, à 4 ans, il s’en fiche d’être professionnel, de réussir la scène…
Y a-t-il une scène que vous appréhendiez ?
- Je ne crois pas. Plus ça paraît intense, dur, plus ça me plaît, à la condition que la scène soit bien écrite. A la limite, je trouvais beaucoup plus dur de devoir rire sur ce vélo années 40, très casse gueule sur les pavés de Paris. C’est le seul jour que je redoutais !
En quoi est-ce important pour vous de faire un film comme La Rafle aujourd’hui ?
- Parce que, avec tout ce qui se passe autour de nous, c’est bien de rappeler que des événements comme la rafle du Vel’ d’Hiv’ ont eu lieu… Pour qu’on s’en souvienne, pour qu’on se méfie de tout ce qui pourrait de près ou de loin lui ressembler. C’est aussi un film sur le choix. Pourquoi tout d’un coup il y a ce pompier qui désobéit et donne à boire à ces prisonniers ? Et pourquoi le gendarme suit les ordres qu’on lui a donnés, même s’ils sont inhumains ? Le film nous montre juste qu’on a toujours le choix. C’est bien de le rappeler et c’est vrai pour toutes les époques pour hier comme pour aujourd’hui, et malheureusement comme pour demain…
Si vous ne deviez garder qu’une seule image, qu’un seul moment de toute cette aventure ?
- Eh bien, je crois que c’est avant de lire le scénario, cet après-midi que j’ai passé avec Rose. D’abord parce que, pour une actrice, c’est un moment symbolique. C’est le début de quelque chose. On a envie d’y être, on fantasme sur le personnage, sur les scènes. On est dans le désir, dans la promesse, dans la confiance… Ensuite, parce que j’étais absolument bouleversée par tout ce que Rose me disait, me montrait. A chaque histoire qu’elle me racontait, j’avais des frissons dans tout le corps et les larmes aux yeux. Elle parlait de tout ça avec une telle passion, une telle implication. Elle savait déjà comment elle voulait filmer les scènes. C’est une sensation tellement agréable d’être avec un metteur en scène qui sait ce qu’il veut, sur lequel on sent qu’on va pouvoir se reposer, avec lequel on va être en confiance et donc ne pas craindre de tout donner…
Avez-vous été surpris lorsque Rose Bosch et Ilan Goldman vous ont proposé de jouer Schmuel Weismann dans La Rafle ?
- Je savais que Rose travaillait sur La Rafle depuis de nombreux mois puisque, à la même époque, je tournais Coco qu’Ilan produisait. Nous nous voyions donc souvent et j’entendais parler régulièrement des recherches que faisait Rose. Quand j’allais chez eux, je la voyais sortir de son bureau, complètement immergée dans l’histoire de la rafle. En fait, sans tout à fait me proposer le rôle, Ilan m’a donné le scénario à lire. Je l’ai lu d’une traite. J’ai pleuré en le lisant et j’ai envie d’être dans ce film. Bien sûr, avant d’accepter le rôle, j’avais une petite inquiétude. L’inquiétude de ceux qui sont à l’aise dans la comédie et s’apprêtent à aborder le registre du drame. J’ai demandé à Rose et Ilan, et ce n’était pas de la fausse humilité, s’ils pensaient vraiment que moi qui me revendique comme un acteur comique, je pouvais faire un rôle aussi dramatique. Rose m’a dit que ce qu’elle avait vu dans ma vie avec mon fils, ce qu’elle avait vu dans ma réflexion sur l’identité, l’avait émue et lui avait fait penser qu’elle avait besoin de moi pour ce rôle. C’étaient de vrais arguments qui non seulement m’ont touché mais ont balayé mes appréhensions. Et j’ai accepté d’être le père de cette famille. Au-delà du rôle, au-delà du film même, j’ai tout de suite été très intéressé par le projet humain, par ces questions qu’il soulevait sur tous les plans : social, philosophique, religieux, moral, historique, politique… Moi-même, je me suis immédiatement posé des tas de questions et je n’ai pas honte de dire que j’ai appris beaucoup de choses. Ce n’est pas parce qu’on est juif qu’on sait tout sur la Shoah. J’avais forcément entendu parler de la rafle du Vel’ d’Hiv’ avant de tourner le film. Je savais que c’était un épisode tragique pas seulement de l’histoire des Juifs mais aussi de l’histoire de France, mais je n’en connaissais pas tous les détails ni, forcément, tout le contexte. Ce qui m’a intéressé aussi en tant que séfarade, c’est que j’ai découvert qu’il y avait eu une Shoah séfarade : les allemands sont allés jusque dans le désert de Lybie chercher des juifs ! Dément ! J’ai eu un sentiment étrange : je me suis senti à la fois proche de cette identité juive et très fier d’être marocain parce que le Maroc, pendant la Seconde Guerre Mondiale, a protégé les juifs. S’il ne l’avait pas fait, mes parents ne seraient plus là et moi non plus…
Une fois l’appréhension dépassée, avez-vous travaillé ce personnage différemment de d’habitude ?
- Sans réduire ou minimiser le travail d’acteur, une fois qu’on a enfilé le costume, trouvé ce look-là, et qu’on se retrouve dans le camp avec des figurants portant ces vêtements- là, dans ces baraquements, il y a juste à être devant la caméra… C’est déjà bouleversant. Il faut juste éviter le piège de jouer le résultat, de jouer l’émotion nous-mêmes. C’est pour ça que j’ai essayé d’aborder le personnage de manière presque naïve : « Mais de quoi parlez-vous ? Vous rêvez ! Jamais les allemands ne vont faire ça ! ». Il y a une réplique qui le définit bien : « Je n’ai jamais vu autant de juifs rassemblés, comment veux-tu qu’ils nous fassent du mal ? C’est trop de boulot ! ».
Comment voyez-vous Schmuel Weismann justement ?
- Ce n’est pas un utopiste mais c’est un optimiste. Un réel optimiste qui a confiance dans la France. Et qui a aussi l’espoir de la dernière chance. A un moment donné, il ne reste en effet que l’espoir. Que peut-on faire d’autre quand on a des fusils braqués sur soi, à part se dire : « On va s’en sortir ! ». D’ailleurs, moi-même, j’ai toujours pensé que si j’étais pris dans une catastrophe, je serai survivant !
Est-ce en cela qu’il est proche de vous ?
- Oui, j’ai cet optimisme. D’ailleurs, même aujourd’hui, je n’ai pas assimilé l’idée, ou je l’ai refusé ! Que mon personnage n’ai pas pu s’en sortir et qu’il soit mort comme tous les autres qui sont partis avec lui… Son attachement à la famille aussi est proche de moi. Même si on n’a pas besoin d’être père pour se sentir concerné par le malheur qui est infligé aux enfants, tout de suite j’ai pensé à mon fils quand j’ai vu les gamins… Son attachement à la France aussi est proche du mien. On oublie trop souvent que les juifs de France sont des enfants d’immigrés, arrivés ici avec rien et qui ont fait de ce pays le leur. Il a ce côté « Je viens d’ailleurs » dans lequel je me reconnais bien. Je viens tout le temps d’ailleurs. Partout, je suis d’ailleurs.
Quel souvenir gardez-vous de votre rencontre avec Joseph Weismann ?
- Forcément émouvant. Tout d’un coup, vous êtes face à la réalité, à la vérité, c’est d’une telle force… C’est même impressionnant. Tout ce qu’on va pouvoir faire sera tellement inférieur à ce qu’a été la réalité... J’ai repensé aux images de La Marche du Siècle que Rose m’avait montrées, je me souvenais de l’émotion qu’il dégageait dans ce témoignage… Et puis, je joue quand même le rôle de son père ! On a plaisanté avec ça. Il m’appelait “Aba”, “papa” en hébreu… C’est à la fois touchant et drôle. C’est un homme qui est plein d’humour aussi.
Et de jouer un ashkénaze, vous qui êtes séfarade, était-ce un défi supplémentaire ?
- J’avais bien quelques petites interrogations, mais franchement jouer un ashkénaze ou un musulman ou un slovaque épileptique, ce n’est pas ça qui me faisait peur. C’était davantage le registre du drame qui m’impressionnait. Mais Rose m’a très bien dirigé, sans jamais me laisser aller dans ce que je savais faire. J’ai d’ailleurs compris sur ce film qu’il fallait s’abandonner complètement et avoir une grande confiance en la personne qui vous dirige : c’est finalement le meilleur moyen pour inventer des choses, pour laisser des choses vous échapper. Moi qui me connais bien, qui connais bien mon travail, j’ai découvert à la vision du film des plans de moi que je ne connaissais pas, que je n’avais pas anticipés, qui m’avaient échappés, et que Rose avait su non seulement capter mais susciter… Je suis surpris par le travail qu’elle a fait, par le travail qu’on a fait ensemble, comment elle a été chercher l’émotion…
Comment avez-vous travaillé avec elle ?
- Elle est tellement imprégnée de son sujet, de la vérité et de la force de ce sujet, qu’elle n’avait pas besoin d’entrer dans de grandes explications de direction d’acteur, il lui suffisait de nous donner de légères indications afin de nous faire faire des choses qui collaient au plus près de la réalité. Elle ne disait pas : « Je veux que tu le fasses plus comme ça » mais : « Il était plutôt comme ça, Schmuel. ». Elle s’est tellement investie dans ses recherches qu’elle a des idées très précises sur ces faits qui ont existé, sur ces personnages. C’était d’autant plus facile d’être en confiance et de s’abandonner.
Qu’est-ce qui vous frappe chez elle ?
- C’est quelqu’un qui est très émotif et qui est, en même temps, une force de la nature. C’est une guerrière. Ce qui me rassure en général chez les artistes, ce n’est pas de voir que ce sont des guerriers, mais que derrière cet aspect, ce sont des gens fragiles. Elle, c’est exactement ça. J’étais frappé - et ému - de la voir parfois regarder des scènes avec les larmes aux yeux et, dans la seconde d’après, de l’entendre dire : « Allez, OK, c’est bon, on y va, on passe à la suivante ! » Avec une grande pudeur, elle redressait tout le plateau.
Y a-t-il une scène que vous, vous appréhendiez particulièrement ?
- La scène de la séparation avec les enfants. Rien que d’en parler... Je repense à ce moment à Budapest. Il y a des caméras, il y a des techniciens, c’est un plateau de cinéma mais on est quand même en train de tourner quelque chose qui a existé. On fait une fiction mais on est en train de reproduire quelque chose qui s’est réellement passé. C’est troublant, déchirant… En même temps, j’avais besoin de mon énergie pour jouer cette tristesse. On ne peut pas se contenter d’être là et d’avoir l’air triste, il faut mettre une vraie énergie pour faire le père déchiré, il faut y aller, il faut donner, il faut crier… On doit sortir des choses du plus profond de soi… Les scènes qu’on a avec Jean Reno, à ce moment-là, c’était dur. On était très émus, on ne se parlait pas… On ne se parlait pas ! En même temps, il ne faut pas croire, on a beaucoup ri sur ce tournage. On a tourné en Hongrie et j’ai parlé un faux hongrois pendant trois semaines ! Avec Jean, on avait besoin de dire une bêtise par plan, à la fin des prises, histoire de ne pas se laisser plomber. Sans parler des vannes et des jeux de mots douteux que je n’oserais pas redire ici ! C’était notre soupape de sécurité. On avait besoin de ça.
Vous n’aviez jamais tourné avec Jean Reno…
- Non même si on en avait envie depuis longtemps. J’ai été heureux de pouvoir le faire parce que j’ai une grande affection pour lui. On vient de Casablanca tous les deux mais on n’est pas lié que par les origines. Comme il dit, « ce sont des choses qui ne se disent pas et que nous-mêmes, on ne se dit pas, qui nous lient. ». J’aime bien cette idée que c’est ce qu’on ne se dit pas qui nous lie très fort. Je pense comprendre exactement ce qu’il dit quand il dit ça. J’étais très heureux de tourner avec lui des scènes d’émotion. Il est formidable. Le regard qu’ils échangent avec Mélanie Laurent au moment du départ, ça vous donne des frissons... L’actrice qui joue ma femme, Raphaëlle Agogué, est formidable aussi. C’est une vraie révélation. Il faudra lui donner un prix ! Elle a fait un travail incroyable, on dirait qu’elle a eu cet accent toute sa vie. Ce n’est pas seulement qu’elle est crédible - c’est la moindre des choses, la crédibilité, pour un acteur – c’est ce qu’elle apporte en plus comme grâce, comme présence affectueuse, comme pouvoir d’émotion… Et Hugo, celui qui joue mon fils, il est extraordinaire de vérité, de naturel, de simplicité. Il est tellement tendre. Et tellement drôle ! Il m’a fait pleurer dans le film mais, sur le plateau, il m’a fait beaucoup rire. Il a une nature comique. On s’amusait énormément tous les deux. Y compris à faire des grimaces, ce qui ne l’empêchait pas au moment de la prise d’être hyper-concentré et bouleversant. Il est joyeux, il est lumineux…
Et Mélanie Laurent, vous la connaissiez ?
- Un peu. Je n’ai pas beaucoup de scènes avec elle, et pareil, je la trouve lumineuse. Elle apporte tellement d’espoir, elle apporte tellement de force… C’est comme une fenêtre par où passe la lumière. Il y avait donc aussi des gens comme ça qui étaint là... Quand elle entre dans le Vel' d'Hiv" - scène est d’ailleurs impressionnante – elle réalise immédiatement les dégats, elle n’hésite pas une seconde à s’investir… Ce n’est pas un film manichéen, et c’est ça qui est beau aussi… La concierge qui les prévient, la voisine qui veut sauver le petit Nono, les pompiers qui donnent à boire et prennent les messages… Il y a une vraie vision de ceux qui ont aidé, de ceux qui ont refusé de collaborer…
En quoi, selon vous, est-ce important de faire un film comme La Rafle aujourd’hui ?
- Pour toutes les questions qu’il soulève sous tous les aspects. Aussi bien sur Dieu – ou sur l’absence de Dieu – que sur le rôle des autorités et des médias, que sur notre propre comportement face à des situations d’injustice, que sur la nécessaire organisation de la protection de l’enfance… Tout d’un coup, quand on voit le film, le débat sur l’identité nationale paraît tellement dérisoire… Il y a beaucoup de leçons à en tirer.
Si vous ne deviez garder qu’un moment, qu’une image de toute l’aventure…
- Je pense que c’est la nuit de tournage avec Hugo dans le camp, lorsqu’il n’arrive pas à dormir et qu’on regarde par la fenêtre… Le SS qui nous surveillait était hors champ mais pensait qu’il était dans le plan et, alors que la caméra était sur nous, il faisait la ronde avec son chien… J’ai été complètement saisi par la vérité de ce moment. J’étais dedans. C’était terrifiant…
- Je savais que Rose travaillait sur La Rafle depuis de nombreux mois puisque, à la même époque, je tournais Coco qu’Ilan produisait. Nous nous voyions donc souvent et j’entendais parler régulièrement des recherches que faisait Rose. Quand j’allais chez eux, je la voyais sortir de son bureau, complètement immergée dans l’histoire de la rafle. En fait, sans tout à fait me proposer le rôle, Ilan m’a donné le scénario à lire. Je l’ai lu d’une traite. J’ai pleuré en le lisant et j’ai envie d’être dans ce film. Bien sûr, avant d’accepter le rôle, j’avais une petite inquiétude. L’inquiétude de ceux qui sont à l’aise dans la comédie et s’apprêtent à aborder le registre du drame. J’ai demandé à Rose et Ilan, et ce n’était pas de la fausse humilité, s’ils pensaient vraiment que moi qui me revendique comme un acteur comique, je pouvais faire un rôle aussi dramatique. Rose m’a dit que ce qu’elle avait vu dans ma vie avec mon fils, ce qu’elle avait vu dans ma réflexion sur l’identité, l’avait émue et lui avait fait penser qu’elle avait besoin de moi pour ce rôle. C’étaient de vrais arguments qui non seulement m’ont touché mais ont balayé mes appréhensions. Et j’ai accepté d’être le père de cette famille. Au-delà du rôle, au-delà du film même, j’ai tout de suite été très intéressé par le projet humain, par ces questions qu’il soulevait sur tous les plans : social, philosophique, religieux, moral, historique, politique… Moi-même, je me suis immédiatement posé des tas de questions et je n’ai pas honte de dire que j’ai appris beaucoup de choses. Ce n’est pas parce qu’on est juif qu’on sait tout sur la Shoah. J’avais forcément entendu parler de la rafle du Vel’ d’Hiv’ avant de tourner le film. Je savais que c’était un épisode tragique pas seulement de l’histoire des Juifs mais aussi de l’histoire de France, mais je n’en connaissais pas tous les détails ni, forcément, tout le contexte. Ce qui m’a intéressé aussi en tant que séfarade, c’est que j’ai découvert qu’il y avait eu une Shoah séfarade : les allemands sont allés jusque dans le désert de Lybie chercher des juifs ! Dément ! J’ai eu un sentiment étrange : je me suis senti à la fois proche de cette identité juive et très fier d’être marocain parce que le Maroc, pendant la Seconde Guerre Mondiale, a protégé les juifs. S’il ne l’avait pas fait, mes parents ne seraient plus là et moi non plus…
Une fois l’appréhension dépassée, avez-vous travaillé ce personnage différemment de d’habitude ?
- Sans réduire ou minimiser le travail d’acteur, une fois qu’on a enfilé le costume, trouvé ce look-là, et qu’on se retrouve dans le camp avec des figurants portant ces vêtements- là, dans ces baraquements, il y a juste à être devant la caméra… C’est déjà bouleversant. Il faut juste éviter le piège de jouer le résultat, de jouer l’émotion nous-mêmes. C’est pour ça que j’ai essayé d’aborder le personnage de manière presque naïve : « Mais de quoi parlez-vous ? Vous rêvez ! Jamais les allemands ne vont faire ça ! ». Il y a une réplique qui le définit bien : « Je n’ai jamais vu autant de juifs rassemblés, comment veux-tu qu’ils nous fassent du mal ? C’est trop de boulot ! ».
Comment voyez-vous Schmuel Weismann justement ?
- Ce n’est pas un utopiste mais c’est un optimiste. Un réel optimiste qui a confiance dans la France. Et qui a aussi l’espoir de la dernière chance. A un moment donné, il ne reste en effet que l’espoir. Que peut-on faire d’autre quand on a des fusils braqués sur soi, à part se dire : « On va s’en sortir ! ». D’ailleurs, moi-même, j’ai toujours pensé que si j’étais pris dans une catastrophe, je serai survivant !
Est-ce en cela qu’il est proche de vous ?
- Oui, j’ai cet optimisme. D’ailleurs, même aujourd’hui, je n’ai pas assimilé l’idée, ou je l’ai refusé ! Que mon personnage n’ai pas pu s’en sortir et qu’il soit mort comme tous les autres qui sont partis avec lui… Son attachement à la famille aussi est proche de moi. Même si on n’a pas besoin d’être père pour se sentir concerné par le malheur qui est infligé aux enfants, tout de suite j’ai pensé à mon fils quand j’ai vu les gamins… Son attachement à la France aussi est proche du mien. On oublie trop souvent que les juifs de France sont des enfants d’immigrés, arrivés ici avec rien et qui ont fait de ce pays le leur. Il a ce côté « Je viens d’ailleurs » dans lequel je me reconnais bien. Je viens tout le temps d’ailleurs. Partout, je suis d’ailleurs.
Quel souvenir gardez-vous de votre rencontre avec Joseph Weismann ?
- Forcément émouvant. Tout d’un coup, vous êtes face à la réalité, à la vérité, c’est d’une telle force… C’est même impressionnant. Tout ce qu’on va pouvoir faire sera tellement inférieur à ce qu’a été la réalité... J’ai repensé aux images de La Marche du Siècle que Rose m’avait montrées, je me souvenais de l’émotion qu’il dégageait dans ce témoignage… Et puis, je joue quand même le rôle de son père ! On a plaisanté avec ça. Il m’appelait “Aba”, “papa” en hébreu… C’est à la fois touchant et drôle. C’est un homme qui est plein d’humour aussi.
Et de jouer un ashkénaze, vous qui êtes séfarade, était-ce un défi supplémentaire ?
- J’avais bien quelques petites interrogations, mais franchement jouer un ashkénaze ou un musulman ou un slovaque épileptique, ce n’est pas ça qui me faisait peur. C’était davantage le registre du drame qui m’impressionnait. Mais Rose m’a très bien dirigé, sans jamais me laisser aller dans ce que je savais faire. J’ai d’ailleurs compris sur ce film qu’il fallait s’abandonner complètement et avoir une grande confiance en la personne qui vous dirige : c’est finalement le meilleur moyen pour inventer des choses, pour laisser des choses vous échapper. Moi qui me connais bien, qui connais bien mon travail, j’ai découvert à la vision du film des plans de moi que je ne connaissais pas, que je n’avais pas anticipés, qui m’avaient échappés, et que Rose avait su non seulement capter mais susciter… Je suis surpris par le travail qu’elle a fait, par le travail qu’on a fait ensemble, comment elle a été chercher l’émotion…
Comment avez-vous travaillé avec elle ?
- Elle est tellement imprégnée de son sujet, de la vérité et de la force de ce sujet, qu’elle n’avait pas besoin d’entrer dans de grandes explications de direction d’acteur, il lui suffisait de nous donner de légères indications afin de nous faire faire des choses qui collaient au plus près de la réalité. Elle ne disait pas : « Je veux que tu le fasses plus comme ça » mais : « Il était plutôt comme ça, Schmuel. ». Elle s’est tellement investie dans ses recherches qu’elle a des idées très précises sur ces faits qui ont existé, sur ces personnages. C’était d’autant plus facile d’être en confiance et de s’abandonner.
Qu’est-ce qui vous frappe chez elle ?
- C’est quelqu’un qui est très émotif et qui est, en même temps, une force de la nature. C’est une guerrière. Ce qui me rassure en général chez les artistes, ce n’est pas de voir que ce sont des guerriers, mais que derrière cet aspect, ce sont des gens fragiles. Elle, c’est exactement ça. J’étais frappé - et ému - de la voir parfois regarder des scènes avec les larmes aux yeux et, dans la seconde d’après, de l’entendre dire : « Allez, OK, c’est bon, on y va, on passe à la suivante ! » Avec une grande pudeur, elle redressait tout le plateau.
Y a-t-il une scène que vous, vous appréhendiez particulièrement ?
- La scène de la séparation avec les enfants. Rien que d’en parler... Je repense à ce moment à Budapest. Il y a des caméras, il y a des techniciens, c’est un plateau de cinéma mais on est quand même en train de tourner quelque chose qui a existé. On fait une fiction mais on est en train de reproduire quelque chose qui s’est réellement passé. C’est troublant, déchirant… En même temps, j’avais besoin de mon énergie pour jouer cette tristesse. On ne peut pas se contenter d’être là et d’avoir l’air triste, il faut mettre une vraie énergie pour faire le père déchiré, il faut y aller, il faut donner, il faut crier… On doit sortir des choses du plus profond de soi… Les scènes qu’on a avec Jean Reno, à ce moment-là, c’était dur. On était très émus, on ne se parlait pas… On ne se parlait pas ! En même temps, il ne faut pas croire, on a beaucoup ri sur ce tournage. On a tourné en Hongrie et j’ai parlé un faux hongrois pendant trois semaines ! Avec Jean, on avait besoin de dire une bêtise par plan, à la fin des prises, histoire de ne pas se laisser plomber. Sans parler des vannes et des jeux de mots douteux que je n’oserais pas redire ici ! C’était notre soupape de sécurité. On avait besoin de ça.
Vous n’aviez jamais tourné avec Jean Reno…
- Non même si on en avait envie depuis longtemps. J’ai été heureux de pouvoir le faire parce que j’ai une grande affection pour lui. On vient de Casablanca tous les deux mais on n’est pas lié que par les origines. Comme il dit, « ce sont des choses qui ne se disent pas et que nous-mêmes, on ne se dit pas, qui nous lient. ». J’aime bien cette idée que c’est ce qu’on ne se dit pas qui nous lie très fort. Je pense comprendre exactement ce qu’il dit quand il dit ça. J’étais très heureux de tourner avec lui des scènes d’émotion. Il est formidable. Le regard qu’ils échangent avec Mélanie Laurent au moment du départ, ça vous donne des frissons... L’actrice qui joue ma femme, Raphaëlle Agogué, est formidable aussi. C’est une vraie révélation. Il faudra lui donner un prix ! Elle a fait un travail incroyable, on dirait qu’elle a eu cet accent toute sa vie. Ce n’est pas seulement qu’elle est crédible - c’est la moindre des choses, la crédibilité, pour un acteur – c’est ce qu’elle apporte en plus comme grâce, comme présence affectueuse, comme pouvoir d’émotion… Et Hugo, celui qui joue mon fils, il est extraordinaire de vérité, de naturel, de simplicité. Il est tellement tendre. Et tellement drôle ! Il m’a fait pleurer dans le film mais, sur le plateau, il m’a fait beaucoup rire. Il a une nature comique. On s’amusait énormément tous les deux. Y compris à faire des grimaces, ce qui ne l’empêchait pas au moment de la prise d’être hyper-concentré et bouleversant. Il est joyeux, il est lumineux…
Et Mélanie Laurent, vous la connaissiez ?
- Un peu. Je n’ai pas beaucoup de scènes avec elle, et pareil, je la trouve lumineuse. Elle apporte tellement d’espoir, elle apporte tellement de force… C’est comme une fenêtre par où passe la lumière. Il y avait donc aussi des gens comme ça qui étaint là... Quand elle entre dans le Vel' d'Hiv" - scène est d’ailleurs impressionnante – elle réalise immédiatement les dégats, elle n’hésite pas une seconde à s’investir… Ce n’est pas un film manichéen, et c’est ça qui est beau aussi… La concierge qui les prévient, la voisine qui veut sauver le petit Nono, les pompiers qui donnent à boire et prennent les messages… Il y a une vraie vision de ceux qui ont aidé, de ceux qui ont refusé de collaborer…
En quoi, selon vous, est-ce important de faire un film comme La Rafle aujourd’hui ?
- Pour toutes les questions qu’il soulève sous tous les aspects. Aussi bien sur Dieu – ou sur l’absence de Dieu – que sur le rôle des autorités et des médias, que sur notre propre comportement face à des situations d’injustice, que sur la nécessaire organisation de la protection de l’enfance… Tout d’un coup, quand on voit le film, le débat sur l’identité nationale paraît tellement dérisoire… Il y a beaucoup de leçons à en tirer.
Si vous ne deviez garder qu’un moment, qu’une image de toute l’aventure…
- Je pense que c’est la nuit de tournage avec Hugo dans le camp, lorsqu’il n’arrive pas à dormir et qu’on regarde par la fenêtre… Le SS qui nous surveillait était hors champ mais pensait qu’il était dans le plan et, alors que la caméra était sur nous, il faisait la ronde avec son chien… J’ai été complètement saisi par la vérité de ce moment. J’étais dedans. C’était terrifiant…
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