«Il y a quatre ans, à l’époque de MAR ADENTRO, qui s’est révélée une expérience très personnelle, je n’aurais jamais cru que mon prochain film parlerait des Romains et des Chrétiens dans l’Egypte ancienne. Mais c’est la beauté de ce métier : on peut se laisser guider par sa curiosité et plonger dans des univers fascinants comme celui de l’Alexandrie du IVème siècle, et imaginer à quoi ressemblaient ses rues, ses temples et ses habitants. Et, enfin, avoir suffisamment de passion -et d’argent- pour mener à bien un tel projet. La science ne m’avait jamais intéressé. Pour moi, ce qu’il y avait de formidable dans ce film, c’était la possibilité d’aborder le monde scientifique d’un point de vue spirituel et émotionnel. Notre ambition, avec ce film, consiste à susciter l’émotion à partir de ce qui se passe dans l’univers, toute l’émotion qui se manifeste lorsqu’on essaie de percer le mystère du cosmos.
On a fini par raconter l’histoire d’Hypatie au IVème siècle, à Alexandrie, en passant soigneusement les faits au crible. Au départ, cette histoire couvrait 2000 ans, du système géocentrique à la théorie de la relativité, et nous avons tout étudié en détail. Au cours de nos recherches sur Hypatie, nous nous sommes rendus compte qu’il y avait beaucoup de choses en commun entre son époque et la nôtre, ce qui nous semblait d’autant plus intéressant. Alexandrie était le symbole d’une civilisation progressivement menacée d’extinction par différentes factions, principalement religieuses. Pour de nombreux historiens, Hypatie marque symboliquement la transition entre l’Antiquité et le Moyen-Âge. D’entrée de jeu, je voulais, d’un point de vue formel, que le spectateur ait le sentiment qu’une équipe de reportage de CNN filme ce qui se passait au IVème siècle. Je voulais retrouver la sensation du direct d’un journal télévisé. Je souhaitais m’éloigner des normes établies des films d’époque et repousser les limites du grand format, des plans-séquences et de la musique lyrique. AGORA est un mélange de rigueur et de grand spectacle. Je voulais rompre avec la perfection formelle qui caractérise généralement ce type de production. Du coup, quand on assiste à une rencontre dans la rue, on doit avoir l’impression que la caméra ne peut pas tout capter de manière parfaite -ce qui nous permet de gagner en vraisemblance- comme si la réalité nous empêchait d’atteindre la perfection. On a choisi d’être des témoins directs de ce qui est en train de se passer, et non pas d’observer la réalité de près, mais sous un angle bien précis. Et surtout, on a décidé de ne pas faire de la violence un spectacle.
Dès le départ, ce film a été conçu comme une coproduction internationale, tournée en anglais, essentiellement parce qu’il s’agit d’un de budget d’environ 50 millions d’Euros. Il serait suicidaire de se dire qu’un projet d’une telle envergure puisse être entièrement tournée en Espagne, en langue espagnole, avec uniquement des acteurs espagnols, puis espérer rentrer dans ses frais comme n’importe quel film d’un budget comparable. En prenant en compte ce paramètre, et le fait qu’Alexandrie était une ville cosmopolite brassant cultures et langues, je me suis dit qu’on pouvait aussi bien parler anglais dans les rues de la ville. Pour moi, comme pour le film, LE NOM DE LA ROSE a été une source d’inspiration. Umberto Eco a tenu à ce que l’adaptation cinématographique soit tournée en anglais car il considérait que l’anglais était le latin du XXème siècle. On a essayé de montrer que l’espèce humaine n’est qu’une espèce parmi toutes celles de la planète, et que la Terre n’est qu’une planète dans l’univers, je voulais filmer les êtres humains comme des fourmis, et la Terre comme n’importe quelle petite sphère qui tourne à côté d’autres étoiles. Mes films doivent être considérés comme un voyage. Celui-ci est un voyage dans le temps et l’espace. Ce voyage, depuis que Mateo Gil, Fernando Bovaira et moi avons commencé à rêver de ce projet jusqu’à présent où nous sommes dans la dernière ligne droite, a été une expérience passionnante. Désormais, mon rêve est que cela soit aussi un rêve pour le public. À plus d’un titre, Agora est un film historique qui parle du présent. C’est un miroir tendu à chacun d’entre nous, un miroir qui nous permet de constater, avec le recul du temps et de l’espace, que notre monde n’a pas changé tant que ça.»
«Fernando Bovaira, Mateo Gil et moi nous sommes plongés, pendant trois ans, dans des ouvrages d’histoire et d’astronomie. Nous nous sommes totalement imprégnés de l’Egypte du IVème siècle. Il est étonnant de se dire qu’un monde aussi fascinant -la Bibliothèque d’Alexandrie, le Canope, le Phare -ait été condamné à l’oubli, surtout de la part du cinéma.»
Après son Oscar pour MAR ADENTRO, Alejandro Amenábar emmène le spectateur dans une civilisation lointaine : AGORA est un voyage hors du commun dans l’Egypte ancienne qui nous plonge dans la ville mythique d’Alexandrie et retrace la destruction spectaculaire de la Bibliothèque. Le film s’inspire de faits historiques qui n’avaient encore jamais été abordés au cinéma. Il s’agit du cinquième long métrage de son auteur. Le réalisateur s’intéresse au parcours des Alexandrins, à leurs plaisirs et à leurs passions, à une époque de grands bouleversements. La révolte gronde dans les rues, amplifiée par le déclin de la civilisation gréco-romaine et l’influence croissante du christianisme. Symbole de tolérance entre les cultures, Alexandrie semble secouée par le type même de convulsions qui annoncent l’instauration d’un nouvel ordre. «Tout a commencé lorsqu’on s’est intéressé à la théorie de la relativité, observe le cinéaste. On a voulu en savoir davantage sur des concepts qui sont étroitement liés au cinéma, comme le temps et l’espace. Cette curiosité initiale nous a ensuite ouvert d’autres horizons.» «On est tombés sur l’histoire d’Hypatie alors qu’on menait des recherches pour un projet de plus grande envergure, ajoute Mateo Gil. On voulait parler de ces gens qui parviennent à prendre de la hauteur par rapport à un événement historique qu’ils viennent de vivre en observant les étoiles et en se posant la question de savoir qui nous sommes, où nous sommes et quel est le sens de la vie... On a découvert que l’histoire d’Hypatie et de son environnement -l’Alexandrie de son époque- correspondait parfaitement à notre projet.»
Amenábar et Mateo Gil se sont alors plongés dans la biographie d’Hypatie et dans l’époque à laquelle elle a vécu. Ils ont d’abord été frappés de constater qu’il existe très peu d’informations à son sujet. Mais plus ils se documentaient sur le personnage, plus ils s’apercevaient que son parcours faisait écho au monde actuel : il s’agit d’une femme qui ose aller à contre-courant de son époque et qui défend les valeurs auxquelles elle croit, au péril même de sa vie. Les circonstances de sa mort sont tout aussi fascinantes que le reste de sa biographie. Le climat de violence et de rébellion dans lequel était plongée Alexandrie et la prise de position d’Hypatie par rapport à la débâcle sociopolitique ont fait d’elle un mythe auquel le spectateur contemporain ne manquera pas de s’identifier. «Ce qui nous a surpris dans nos recherches, c’est qu’il y avait en fait deux bibliothèques à Alexandrie, poursuit le metteur en scène. La première a été incendiée lors de l’arrivée de Jules César. Le film parle de la deuxième bibliothèque et Hypatie fait partie de ceux qui se sont battus contre sa destruction. C’est une époque qui n’a pas été abordée au cinéma, et on s’est dit que cela pourrait fasciner le spectateur.» «Il y a très peu d’archives sur Hypatie, ajoute Mateo Gil. Nous avons lu tout ce que nous avons trouvé sur le sujet. Mais toute son oeuvre scientifique est perdue. On sait seulement que c’était une brillante mathématicienne, et une formidable astronome, et qu’en tant qu’astronome, elle a même surpassé son père.»
Les deux auteurs ont ensuite consulté plusieurs experts pour vérifier l’authenticité des documents qu’ils avaient recueillis. «On s’est entourés de plusieurs spécialistes, note Fernando Bovaira. Elisa Garrido, spécialiste de l’histoire des femmes dans l’Antiquité, nous a aidés sur les aspects historiques, pendant la phase de développement du scénario. Par la suite, Justin Pollard, conseiller sur Reviens-moi et The Boy in the Striped Pyjamas, et auteur de «The Rise and Fall of Alexandria» : Birthplace of the Modern Mind, nous a apporté son éclairage vers la fin de la préparation. Il est venu à Malte, a rencontré tous les chefs de poste et s’est entretenu avec Alejandro sur les détails des décors et des costumes.» Justin Pollard évoque l’authenticité de la reconstitution et la cohérence avec le projet du réalisateur : «Il faut viser l’authenticité, dit-il. Le plus important n’est pas de savoir si on est d’accord avec telle ou telle école de pensée, mais c’est de s’assurer que le spectateur a le sentiment d’être dans un monde vraisemblable. Il faut qu’il accepte de croire que les personnages à l’écran arpentent les rues d’Alexandrie. Il s’agit d’une ville majestueuse. C’est là que repose la dépouille d’Alexandre le Grand. C’était l’une des capitales de l’Antiquité, et le plus grand port de la Méditerranée. C’était une ville aux dimensions spectaculaires qui fait écho à la dimension intellectuelle et émotionnelle du film.»
Outre les experts de l’Antiquité, Bovaira, Amenábar et Mateo Gil ont consulté deux chercheurs, Javier Ordóñez et Antonio Mampaso. «Javier Ordóñez nous a proposé une solution géométrique au mystère qu’Hypatie tente de percer, grâce au cône d’Apollon», rapporte Mateo Gil. Antonio Mampaso s’est investi dans la production, du scénario au tournage, afin de vérifier le bon usage des instruments astronomiques que l’on voit dans le film, et de servir de conseiller scientifique à Rachel Weisz. Il a également accompagné le producteur, le réalisateur et le coscénariste lors d’un voyage qui s’est avéré essentiel pour la conception de nombreux accessoires et éléments de décors. «J’ai toujours pensé qu’il était absolument nécessaire de se rendre dans les lieux où mes films sont censés se dérouler, signale le réalisateur. C’est toujours très stimulant d’aller quelque part et de se dire que son personnage principal s’y est rendu. Antonio Mampaso adore les éclipses et il nous a proposé d’aller avec lui en Egypte pour en voir une. Finalement, on a décidé de ne pas montrer de phénomène paranormal dans le film, mais cela s’est avéré une formidable expérience. Ce voyage nous a permis d’affiner certains détails, essentiels pour le style visuel du film, comme les portraits d’Al Fayum et surtout le métissage d’influences égyptienne, gréco-romaine et chrétienne. Ce métissage est au coeur d’AGORA.»
La ville d’Alexandrie joue un rôle crucial dans AGORA. Fondée par Alexandre le Grand, cette cité mythique s’est consacrée à la connaissance depuis sa création et a cherché à attirer les plus grands scientifiques de son époque. Située au nord de l’Afrique, la ville a prospéré tant sur le plan commercial que culturel et s’est imposée pour la diversité des origines de ses habitants, son phare majestueux, la singularité de son port, l’envergure du Canope et l’énergie et la vitalité de son marché. L’équipe décoration avait donc un incroyable défi à relever. «Alexandrie a été le premier exemple de l’histoire de l’urbanisme, explique le réalisateur. Presque rien de la ville d’origine n’a été conservé, mais on en retrouve aujourd’hui des vestiges. Dans l’Alexandrie du IVème siècle, la culture gréco-romaine était omniprésente puisqu’Alexandre le Grand souhaitait exporter la Grèce en Egypte. Quand on visite les ruines de la bibliothèque aujourd’hui, on remarque une colonne de Pompée -d’inspiration gréco-romaine- entourée de sphinx.» «C’est un lieu de métissages culturels, ajoute Justin Pollard. Les problèmes politiques étaient nombreux. Les gens étaient angoissés, et souvent extrêmement pauvres, d’autant que les écarts entre les riches et les pauvres étaient énormes. Mais l’atout d’Alexandrie résidait dans sa diversité culturelle. Pourtant, la ville portait les germes de sa propre destruction.»
«Dans l’Alexandrie d’Hypatie, plusieurs éléments nous renvoient directement à notre époque, signale Mateo Gil. D’un côté, il y a Hypatie, guidée par la raison, qui cherche à atteindre la vérité par le doute et la réflexion. De l’autre, on trouve plusieurs factions religieuses qui luttent entre elles pour le pouvoir. C’est ce qui rend le IVème siècle aussi palpitant.» Fernando Bovaira et Alejandro Amenábar ont confié les décors à Guy Dyas, qui a inscrit son nom au générique d’INDIANA JONES ET LE CRÂNE DE CRISTAL et de SUPERMAN RETURNS. Habitué aux grosses productions, Dyas a travaillé en Europe et aux États-Unis et a accepté de relever le défi de bâtir une ville de légende dans laquelle les acteurs puissent se sentir chez eux. «Dans sa démarche, Guy s’appuie sur ses recherches et sur son imagination, indique le réalisateur. Aujourd’hui encore, ses idées me fascinent, comme le décor du trône d’Oreste avec ses lions dont le motif est antique. Surtout, il a tiré un formidable parti du budget qu’il avait à sa disposition. Par exemple, sur la place du marché, il y a toujours quelque chose d’intéressant à voir, quelque soit l’endroit où votre regard se porte. Guy travaille les perspectives et les courbes : il n’y a presque jamais de lignes droites. Il joue constamment avec les angles, ce qui donne un grand dynamisme visuel au cadre.»
La production a installé les décors à Fort Ricasoli, à Malte, afin de bénéficier du cadre naturel de l’île : l’équipe a ainsi construit des bâtiments de style gréco-romain, la place du marché à laquelle le titre du film fait allusion, une préfecture romaine, des temples païens, des églises chrétiennes, un amphithéâtre grec, la Chaire d’Hypatie, la célèbre Bibliothèque et les rues d’Alexandrie. «Alexandrie était une capitale intellectuelle et culturelle, précise Guy Dyas. Pour que le spectateur d’aujourd’hui le comprenne, il nous a fallu reconstituer le type d’architecture qui existait à l’époque. Car il y a des vestiges à Alexandrie qui nous ont permis d’imaginer à quoi ressemblait la ville.» «Guy a conçu Alexandrie comme une ville monumentale et décadente, souligne le réalisateur. Nous avons mis l’accent sur la décadence, en utilisant des pierres usées et une peinture écaillée. C’est pour cela que l’utilisation des couleurs des bâtiments était aussi importante : il est établi que dans l’Antiquité, les sculptures et les bâtiments étaient peints. On a choisi une teinte de peinture délavée qui donne à la fois majesté et vraisemblance aux décors, mais on a pris soin de lessiver les murs pour qu’on n’ait pas l’impression que les décors datent des années 50.» «On a mené beaucoup de recherches pour ce film, renchérit Dyas. C’est toujours le cas dans un projet comme celui-ci. Ce qui nous a beaucoup aidés, c’est qu’Alejandro s’était constitué un carnet où il avait noté plusieurs références visuelles et architecturales pour les principaux décors. Le plus drôle, c’est qu’il avait indiqué beaucoup de références romaines et qu’au final, les décors sont plutôt d’inspiration égyptienne...»
Pour le choix des acteurs et des figurants censés incarner les Alexandrins, le réalisateur s’est référé aux portraits ornant les pierres tombales d’Al Fayum, important site archéologique égyptien datant du Ier siècle. Les momies retrouvées sur place comportent effectivement les portraits des défunts. «La précision de ces portraits est inimaginable, s’enthousiasme le cinéaste. Quand on voit le peu de vestiges d’Alexandrie, c’était vraiment émouvant de retrouver ces portraits qui ressemblent à des photos : c’était comme si quelqu’un avait remonté le temps de 18 siècles et en avait rapporté le visage de ses habitants.» Parmi les autres personnages, citons encore le père d’Hypatie, Théon (Michael Lonsdale), Synesius (Rupert Evans), autre fidèle disciple de la grande astronome qui deviendra Évêque de Cyrène et qui, grâce à sa correspondance avec Hypatie, est l’une des meilleures sources d’information sur cette dernière, Cyril (Sami Samir), Évêque d’Alexandrie qui, selon certaines sources, a commandité la mort de la philosophe, Ammonius (Asraf Baron), le Parabolani qui arrête Davus. «Les Parabolani étaient une sorte de milice composée de moines, indique Mateo Gil. Au départ, ils étaient au service des malades, des lépreux et des morts et remplissaient une véritable mission de service public. Mais ils n’ont pas tardé à devenir les gardiens de l’ordre moral et à tuer. Ils dictaient aux gens leur manière de s’habiller ou de se comporter dans leur vie privée : ils incarnaient un véritable organe de contrôle.» «Le casting a été complexe, parce qu’Alexandrie était une ville cosmopolite et qu’on voulait que cela se retrouve dans le film, ajoute Fernando Bovaira. Il nous fallait donc des comédiens d’origines diverses et Jina Jay a fait un travail formidable.» «On s’est efforcé de ne pas avoir trop d’accents différents, reprend le réalisateur. On s’est mis d’accord sur le fait que les Romains et ceux qui fréquentent la Bibliothèque s’expriment en anglais avec un accent britannique, et que les esclaves et les Chrétiens aient un accent du Moyen-Orient. On a donc fait appel à des acteurs israéliens, palestiniens, égyptiens et iraniens.»
La logistique nécessaire au bon fonctionnement du tournage reposait en grande partie sur les épaules du directeur de production, Jose Luis Escolar. Fernando Bovaira et Alejandro Amenábar ont fait appel à l’un des meilleurs professionnels du cinéma espagnol qui s’est illustré dans de grandes productions comme KINGDOM OF HEAVEN de Ridley Scott, INDIANA JONES ET LA DERNIÈRE CROISADE ou LES AVENTURES DU BARON DE MÜNCHHAUSEN.
«Quand j’ai lu le scénario, j’ai d’abord voulu trouver un lieu où reconstituer Alexandrie, note Escolar. On a sillonné l’Espagne, la Turquie, la Tunisie et le Maroc, mais Malte correspondait davantage à nos besoins sur le plan de l’espace et de la luminosité. En outre, les habitants, susceptibles de nous servir de figurants, avaient de très beaux visages. Et comme plusieurs grosses productions y ont été tournées, comme TROIE ou GLADIATOR, on trouve sur place des gens extrêmement compétents et habitués aux tournages qu’on a recrutés.» «Le choix de Malte a été déterminant dans la réussite du film, reconnaît Bovaira. On n’aurait pas pu tourner AGORA ailleurs. Cela nous a permis de donner à ce projet une dimension internationale dont nous avions besoin. C’était une production de trop grande envergure pour qu’on tourne le film en Espagne. On a donc constitué une équipe essentiellement européenne et je crois qu’on est parvenu à dépasser la notion de frontières.» «On a opté pour un registre naturaliste, à la fois au niveau de l’intrigue et de la mise en scène, indique Mateo Gil. Les acteurs ont un jeu parfaitement réaliste, ce qui est très important pour que le spectateur se sente concerné par l’histoire. Au-delà du registre naturaliste, on a cherché à s’inscrire dans un style très classique. Le film se rattache à un genre -le péplum- en l’actualisant grâce à une narration plus contemporaine. Ce tournage a été une expérience très intéressante. Par exemple, la foule que l’on voit dans les rues est réelle, et n’a pas été générée par ordinateur. Tout ce que l’on voit est réel.»
Pour donner au film cette dimension naturaliste, la production a fait appel au chef-opérateur Xavi Gimenez qui a signé la photo de MORTADEL ET FILEMÓN et de TRANSSIBERIAN. «J’ai choisi Xavi parce que je voulais quelqu’un qui sache composer avec une très forte luminosité naturelle, signale le réalisateur. Comme on tournait à Malte, le soleil allait fatalement être très fort et il nous fallait un chef-opérateur qui puisse utiliser cette lumière à notre avantage. C’est un soleil aveuglant qui donne une image très contrastée, ce qui a servi le film.» «En général, le chef-opérateur n’intervient que lorsque les choix esthétiques ont été faits, ajoute Giménez. Ce n’était pas le cas avec AGORA. Alejandro, Guy et moi nous sommes rencontrés plusieurs fois au cours des préparatifs, et les choix esthétiques ont été déterminés à mesure que le projet prenait forme car un film est une matière vivante. Nos références étaient plutôt sensorielles et émotionnelles que puisées dans d’autres films.» Le film est donc un voyage dans le temps qui comporte des références à l’époque actuelle.
«Par exemple, Gabriella travaille largement à partir de références contemporaines, ce que je trouve très intéressant, reprend Amenábar. Pour reconstituer ce monde qui existait il y a seize siècles, elle préfère s’inspirer d’éléments toujours présents dans différentes cultures. Nous avons dans le film des références aux mondes romain et égyptien, ainsi qu’à l’univers chrétien qui annonce le Moyen-Âge. Par exemple, je trouve que sa manière de glisser des clins d’oeil aux Talibans dans sa représentation des Parabolani est impressionnante.» «Tous les gens qu’on voit dans le film sont réels, précise José Luis Escolar. Il en est de même des bâtiments : tout ce que l’on voit à l’image a été construit en dur. Même si on a fait appel à la technologie numérique, le tournage s’est déroulé à l’ancienne.» «On a voulu construire le maximum de décors et tourner en plans réels, reprend le réalisateur. La technologie numérique n’a fait que mettre en valeur les éléments de décors et n’a jamais nui à la vraisemblance d’ensemble.»
«On a utilisé 540 plans d’effets spéciaux, dont 150 sont particulièrement importants, explique Felix Bergés, superviseur des effets numériques qui a récemment collaboré à Crimes à Oxford. Ce qui nous a aidés, c’est qu’Alejandro avait une idée très précise de son film avant même le tournage. Même s’il y a toujours un peu d’improvisation, l’essentiel a été conçu en amont grâce à un story-board.» Comme souvent chez Amenábar, le travail sur le son joue un rôle important. C’est Glenn Freemantle (SLUMDOG MILLIONAIRE) qui a conçu les effets sonores du film. Pour le metteur en scène, le son est un élément fondamental qui permet au spectateur de s’immerger totalement dans le film.
«C’est un passionné et cela se voit, note Freemantle. Il vous laisse une grande marge de manoeuvre et vous fait confiance.» «Pour moi, ce film est un cadeau car je suis astrophysicien, ajoute Berges. Nous avons tourné quelques plans qui offrent au spectateur l’image de ce qu’il pourrait observer à l’aide du plus puissant télescope du monde. On voulait donner au public le sentiment de voir ce qui se passe dans l’univers. Non pas tant la sensation de voyager à travers le cosmos que la possibilité de savoir ce qui se déroule dans l’univers. On n’a donc pas pu se contenter de solutions habituelles, comme un fondu enchaîné de nuages. Il nous a fallu être plus subtil que cela.» Autre élément fondamental : la musique. C’est Dario Marianelli, compositeur de REVIENS-MOI, qui lui a valu un Oscar, ORGUEIL ET PRÉJUGÉS et V POUR VENDETTA, qui a signé la partition. «J’ai demandé à Dario Marianelli d’écrire la musique parce que je voulais une énergie nouvelle dans mon cinéma, reprend Alejandro Amenábar. Je pense qu’il est de plus en plus important de s’entourer de collaborateurs. C’est important d’avoir des gens en qui on a confiance autour de soi et de ne pas imposer sa propre vision unique, même si les choses sont très claires dans votre esprit. Marianelli m’a ouvert des horizons que je n’aurais pas pu explorer moi-même.»
«Le réalisme est très important dans le film, souligne Marianelli. Mais cela pourrait sembler étrange de parler de réalisme quand on aborde la musique. Plus le film est une grosse production, plus la musique doit permettre au spectateur de se plonger dans l’histoire. AGORA est une grosse production, et il nous fallait un orchestre symphonique et des voix puissantes nous permettant de nous immerger complètement dans les événements qui se déroulent à l’écran et d’avoir le sentiment de nous frayer un chemin à travers la foule.» «Comme MAR ADENTRO, AGORA m’a donné une certaine sérénité car il m’a permis de relativiser pas mal de choses, conclut Amenábar. Je me suis rendu compte qu’on est tout petit dans l’univers. Ce vertige qui vient du sentiment d’être environné par l’immensité de l’espace me stimule et j’espère qu’il suscitera la curiosité du spectateur également.»
Fille de Théon, dernier directeur de la célèbre Bibliothèque d’Alexandrie, Hypatie a vécu au IVème siècle après Jésus-Christ, à l’époque du déclin de l’Empire romain et de l’instauration d’un nouvel ordre mondial. Astronome, mathématicienne et philosophe, Hypatie était une scientifique de renom et incarnait la tolérance à Alexandrie. Bien que ses travaux aient été perdus, on garde d’elle l’image d’une femme à la forte personnalité qui a consacré sa vie à la quête de la vérité. «On a essayé d’aller à l’encontre des clichés véhiculés sur elle, souligne Amenábar. On connaît en général les circonstances de sa mort et le symbole qu’elle représentait à Alexandrie. Mais on ne sait presque rien de son oeuvre scientifique. En parlant de ses travaux en astronomie, on a pu imaginer l’étendue de ses recherches et ainsi évoquer ce que les hommes de l’Antiquité auraient pu accomplir si l’Empire romain et le Moyen Age n’avaient pas paralysé le monde pendant 15 siècles.» L’actrice anglaise Rachel Weisz, oscarisée pour THE CONSTANT GARDENER, campe Hypatie. «Je n’avais jamais entendu parler d’elle et j’ai été fascinée par ce que j’ai découvert sur elle et par le fait qu’elle soit oubliée aujourd’hui, déclare la comédienne. C’était une femme admirable qui a subjugué les poètes romantiques en Europe au XVIIIème siècle. Ils l’idolâtraient et composaient des poèmes sur elle car elle faisait figure d’héroïne romantique. J’imagine que c’est parce qu’elle était un symbole de passion, d’érudition et de raison, et qu’elle a été tuée par des extrémistes.»
«Hypatie était un personnage intéressant à double titre, note Mateo Gil. D’une part, elle représentait l’âme grecque, la recherche de la vérité par la réflexion, dans un monde où la religion jouait un rôle déterminant dans la vie quotidienne et cherchait constamment à accroître son influence. D’autre part, c’était une femme vivant dans un monde d’hommes. C’était une femme qui souhaitait vivre comme un homme, et disposer de la même liberté de se consacrer à la recherche et à la philosophie que son père. D’où sa volonté de ne jamais se donner à un seul homme, afin qu’on ne lui vole pas la liberté dont elle avait besoin.» Hypatie d’Alexandrie est entrée dans l’histoire, auréolée d’une légende liée à sa vie personnelle. Admirée pour son intelligence, et respectée pour son statut dans la hiérarchie sociale de la ville, elle est dépeinte par ses contemporains comme une femme d’une grande beauté qui a déchaîné les passions. Dans AGORA, deux hommes se disputent son coeur : son esclave Davus et Oreste, l’un de ses disciples, futur Préfet d’Alexandrie.
«Davus est un personnage fictif, précise Amenábar. Mais c’est un protagoniste- clé qui nous permet de comprendre comment fonctionne la ville, le milieu d’Hypatie, la société gréco-romaine et le monde antique en général, sans oublier la manière dont l’esclavage était perçu au IVème siècle. Davus ne sait pas s’il doit devenir chrétien. À travers son regard, on comprend ce que représentait le christianisme à ses débuts, et comment il est passé d’une religion persécutée à une foi dominante. Davus est devenu membre des «parabolani» - faction religieuse caractéristique de l’époque - qui ont d’abord constitué un ordre au service des plus humbles puis qui ont été un groupuscule armé de l’Eglise.» Jeune acteur anglais, Max Minghella incarne Davus. À l’affiche de LES AUTRES d’Amenábar, il a été repéré par la directrice de casting JinaJay, qui a collaboré à THE READER, REVIENS-MOI et MUNICH. «Alejandro a pensé que l’esclave d’Hypatie devait se convertir au christianisme, ce qui était une idée géniale, indique Mateo Gil. C’est ce qui nous a permis de lier les deux mondes dont nous parlions.» D’origine guatémaltèque, Oscar Isaac, qu’on a vu dans LE CHE et MENSONGES D’ÉTAT, a subi une transformation radicale dans le film.
Au départ, quand on fait sa connaissance, il s’agit d’un disciple distrait d’Hypatie. Plus tard, il assume des responsabilités militaires et politiques et devient ainsi le représentant de l’Empire romain à Alexandrie. «C’est l’archétype même des jeunes aristocrates de l’époque qui sont éduqués pour devenir les dirigeants de demain, explique Oscar Isaac. Certains d’entre eux sont très ambitieux et d’autres vivent aux crochets de leurs parents. Je pense qu’Oreste n’est pas sûr de lui : c’est un type intelligent, un peu arrogant, un peu obstiné, et il s’éprend d’Hypatie et tente de la conquérir.» «Grâce au personnage d’Oreste, on a pu raconter l’une des plus célèbres anecdotes sur Hyaptie et ses rapports avec les hommes, rappelle le réalisateur. Mais Oreste joue un rôle-clé dans la deuxième partie du film : il incarne le dialogue et le consensus en politique.» La tension entre les trois protagonistes est palpable : il s’agit d’un triangle amoureux qui ne peut qu’exploser quand les combats se déclenchent dans les rues d’Alexandrie. Le conflit qui frappe le monde d’Hypatie se transforme radicalement dans la deuxième partie du film. Les personnages, eux aussi, changent. Le travail de la chef costumière Gabriella Pescucci est essentiel pour comprendre cette évolution. Oscarisée pour LE TEMPS DE L’INNOCENCE de Martin Scorsese, Gabriella Pescucci a aussi conçu les costumes de CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE de Tim Burton, LES AVENTURES DU BARON DE MÜNCHHAUSEN de Terry Gilliam et d’IL ÉTAIT UNE FOIS EN AMÉ- RIQUE de Sergio Leone. Elle explique sa conception de la couleur des costumes des différents personnages.
«Pour moi, la couleur est toujours importante, dit-elle. C’est un élément fondamental dans mon travail. Dans la première partie du film, Hypatie porte des tenues claires et lumineuses parce qu’elle vit dans un univers éclairé de philosophes et d’étudiants. Les païens portent toujours des couleurs claires. Les chrétiens, eux, se reconnaissent à leurs tenues grises. C’est Alejandro qui a eu l’idée de ce contraste de couleurs, et j’étais tout à fait d’accord avec lui. Après le siège de la Bibliothèque, Hypatie s’affirme davantage et commence à porter des teintes plus sombres parce que la destruction de la bibliothèque l’a beaucoup ébranlée. Il m’a fallu des semaines pour savoir quelle robe Hypatie allait porter à la fin. J’hésitais entre 200 teintes de rouge. Dans la toute dernière scène, alors qu’Hypatie est entourée par les Parabolani, sa robe rouge qui ressort parmi les tenues noires de ses assaillants n’évoque pas la force physique, mais la force intellectuelle.»
Un film qui parle d’une société à la hiérarchie sociale extrêmement rigide, comme l’était celle d’Alexandrie au IVème siècle, devait avoir un style visuel bien défini. Cela a nécessité des recherches approfondies. «Au début du féminisme, on parlait beaucoup d’Hypatie, rapporte Gabriella Pescucci. Quand Alejandro m’a parlé de ce projet, je m’en suis souvenu. Elle est grecque, mais c’est aussi la seule femme de la Bibliothèque, et elle évolue dans un monde d’hommes. Dans les tenues d’Hypatie, il y a évidemment des références gréco-romaines, mais aussi masculines. Sa toge est une toge d’homme. C’était une femme très courageuse, qui essayait de vivre à la manière des hommes. C’est pour cela que, dans le film, elle ne porte pas de voile. Il y a des personnages, comme Cyril, dont la dimension physique est déterminante. Pour Sammy Samir, les teintes sombres lui allaient bien car elles mettaient en valeur son aura hiératique qui lui vient de Dieu. À l’inverse, pour Synesius, nous nous sommes inspirés de couleurs byzantines, qu’on a traitées dans un registre contemporain, ce qui est assez courant dans mon travail.»
«Le film parle d’une femme qui refuse de transiger sur ses principes, et elle est bien plus forte que moi, conclut Rachel Weisz. Il y a très peu de gens qui sont prêts à risquer leur vie pour leurs idéaux. C’est admirable. Elle croit dans la force de la raison et du doute, et n’en démord pas : c’est d’une incroyable audace.»
