Le Rideau de sucre

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Note de production du film

Entretien avec la réalisatrice (extrait du dossiser de presse) :

Comment vous est venue l’idée de ce premier long-métrage documentaire ?
C’est un sujet auquel je pensais avant même de savoir que j’allais devenir réalisatrice. En fait, c’était une obsession qui est devenue un film. J’ai quitté Cuba quand tout allait bien. J’y suis retournée en 94 et il ne restait plus rien : c’était comme si mon pays d’enfance avait disparu. Cela m’a beaucoup angoissée et, dès lors, j’ai ressenti le besoin de retrouver ce pays d’enfance.

C’est donc un retour sur les lieux de votre enfance…
LE RIDEAU DE SUCRE raconte l’histoire des « Pionniers » cubains dont j’ai fait partie pendant mon enfance. C’est un portrait de ma génération, une génération qui a vécu une expérience hors du commun. Nous avions 20 ou 22 ans au moment de la chute du Mur de Berlin, quand tous les idéaux avec lesquels nous avions grandi sont tombés. Cela a profondément marqué notre génération parce que nous étions en train de devenir adultes lorsque le monde a changé. Le point de départ du film était de retrouver l’enfance, le point de vue d’une enfant qui voyait Cuba comme un paradis ; quand on devient adulte, on voit les choses d’une autre manière. Mais le bonheur et le bien-être général ont été réels. On parle beaucoup de Cuba dans le monde et en Europe, on en a une image plutôt négative. Or il y a eu une période qui a duré 20 ou 30 ans pendant laquelle les choses ont effectivement fonctionné. C’était important pour moi de retrouver cette époque et de la conserver comme un bijou dans une petite boîte.

Vous souvenez-vous comment vous avez appris la nouvelle de la chute du Mur de Berlin ?
Il y a eu un encadré dans le journal cubain Granma, en bas de page, qui disait « L’Allemagne Démocratique ouvre ses frontières ». Je n’avais que dix-sept ans, je n’en ai pas vraiment pris conscience. Ce qui aurait dû être une grande nouvelle, pour nous, est passé presque inaperçu. Ce qui est arrivé ensuite a été une grande surprise pour moi.

Quand avez-vous quitté Cuba ?
Je suis partie en 1990. J’avais commencé à étudier l’ingénierie civile à l’Université de La Havane et mon père (le réalisateur Patricio Guzman, ndlr) m’a proposé d’être assistante sur son film, LA CRUZ DEL SUR. J’ai demandé une autorisation d’un an à l’Université. Entre-temps, des changements sont survenus dans mon programme universitaire m’obligeant à repousser mon retour. Je devais rentrer fin 1992. Le pays s’est retrouvé subitement paralysé : plus de bus, plus d’essence, plus de lumière, plus de cigarettes… Tous mes amis m’ont conseillé de ne pas rentrer, d’attendre un peu. Quand les choses ont commencé à s’améliorer en 1995, tout le monde a commencé à quitter Cuba... Je n’y suis plus rentrée pour y vivre mais j’y retourne régulièrement.

Finalement vous avez vécu deux exils : premièrement du Chili à Cuba et ensuite de Cuba en France ?
Je ne me suis jamais sentie exilée en vivant à Cuba, c’est une expérience vraiment pas commune. Les exilés chiliens qui se sont arrêtés en Europe ou au Canada ont eu des expériences très différentes. Quand nous avons atterri à Cuba avec ma famille, nous ne nous sommes pas regroupés entre Chiliens. Nous nous sentions cubains. Bien sûr, j’ai toujours su que j’étais née au Chili mais je ne me sentais pas chilienne. Bien sûr, on m’a parlé de Salvador Allende mais je ne me suis jamais sentie exilée non plus. On nous a donné un appartement dans les quartiers populaires et nous faisions vraiment partie de la société cubaine. Je ne me suis rendu compte de cette situation d’exil qu’après mon départ de Cuba : mon propre exil a commencé quand j’ai quitté l’île.

Comment s’est passé le tournage ?
Je suis allée tourner à La Havane fin 2002. J’ai passé quatre mois sur place. Tout s’est fait de manière très précaire et artisanale. J’ai décroché une petite bourse à Paris et j’ai reçu l’appui de l’EICTV, l’Ecole de Cinéma et Télévision de San Antonio de Los Baños de Cuba. Grâce à cet appui, nous avons obtenu tous les permis pour pouvoir filmer librement. Je n’ai eu aucun problème, j’ai filmé tout ce que j’ai voulu. C’était un peu éprouvant car nous n’étions que deux, nous avons recruté un chauffeur (qui est, depuis, devenu un grand ami) et nous travaillions 6 à 7 jours par semaine, beaucoup d’heures par jour. Le tournage a été dur mais ils sont presque tous comme ça. Après mon retour en France, j’ai travaillé sur d’autres films pour gagner ma vie. Parallèlement, j’ai réalisé le montage du film sur mon ordinateur. Cela a duré presque deux ans jusqu’au jour où j’ai envoyé la maquette à Cinéma en construction à San Sebastián. C’est un espace exceptionnel qui permet à des films pas terminés d’être aidés. Cinéma en construction a changé le destin du film grâce au Prix de la Télévision Espagnole que nous avons remporté. À partir de ce moment, j’ai commencé à travailler avec une productrice. Nous avons pu payer les dettes, l’équipe et le film a eu une bonne post-production.

La liste est longue de ceux qui sont partis…
C’est notre réalité. À chaque fois que je retourne à La Havane, je connais de moins en moins de gens… On m’a dit qu’il y a déjà 4 millions d’exilés… J’ai encore du mal à y croire.

Et comment vivez-vous l’actualité cubaine ?
Je n’y suis pas allée récemment. Je pense que le pays commence à changer doucement. Mais ce que j’espère surtout, quoi qu’il arrive, c’est qu’on laisse Cuba choisir son propre destin.

Propos recueillis à Paris, juillet 2007