Tabac, la conspiration

  »  Notes de production

Note de production du film

Nadia Collot commence à tourner en 2001, seule, avec une caméra légère. Épluchant des milliers de documents internes de l'industrie du tabac, elle se rend compte du décalage entre ce que les cigarettiers affirment et ce qu'ils savent du danger de leur produit. Pour mieux comprendre, elle tente alors de se faire embaucher au sein de l'industrie du tabac. Impossible, l'industrie n'embauche pas, elle coopte : « Les annonces d'emploi n'existent pas. Les nouveaux engagés sont toujours des relations familiales ou amicales des précédents employés. Pour garder le secret. » A Londres, elle s'introduit sous une fausse identité à un congrès du tabac qui explique la stratégie à adopter face aux affirmations de la recherche médicale sur les méfaits du tabagisme passif. Et capte sous le manteau les détails de leur plan de désinformation. Après des années d'approche, des repentis lui dévoilent les techniques utilisées pour enfreindre la loi, la contourner en toute impunité ou retarder son application.

La loi interdit-elle la pub ? Qu’importe, les marques organisent des soirées pour jeunes où les cigarettes sont offertes. Et sponsorisent épreuves sportives et événements extrêmes. Un document confidentiel, qu’une industrie a omis de détruire le confirme : « Notre marque doit s’impliquer d’avantage dans le groupe des 14-24 ans ». Très tôt, les marques ont compris que le cinéma et la télévision étaient des outils de marketing des plus efficaces. S’est-on aperçu que les films de cinéma des années 1990 mettaient en scène plus de fumeurs que ceux des années 1950 ? Qui sait que Sylvester Stallone a signé un contrat de 500.000 dollars dans lequel il s’engage à fumer leurs cigarettes dans cinq longs métrages ?

Autre cible privilégiée de l’industrie aujourd’hui : les pays pauvres. Pour faire face à la chute de 8 % de la consommation de tabac en Europe occidentale, les cigarettiers comptent dorénavant sur une augmentation de 16 % de leurs ventes en Afrique. Et cela en usant de stratégies commerciales aux méthodes mafieuses : d’abord arroser un pays du tiers-monde en cigarettes quasi gratuites, assurer une addiction de plus en plus importante de la population et notamment des jeunes, par un sponsoring sportif et musical très agressif. Ensuite organiser la contrebande puis la dénoncer auprès des gouvernements pour les inciter à ouvrir des usines locales et récupérer les recettes fiscales liées à la vente de cigarettes.

Créer tout simplement l’offre et la demande… « A Agadez, on m'a dit que j'étais folle de défier ainsi les hommes en turban qui ont la main sur le trafic. On m'a dit mille fois de partir, mais j'ai tourné quand même. » Au-delà de la stratégie économique et commerciale, le film décrypte, preuves à l’appui, la manipulation scientifique à laquelle se livrent les majors depuis toujours. Quand au début des années 50, des études scientifiques paraissaient, qui montrent que 94 % des cancers du poumon se produisent chez les fumeurs, les cigarettiers se coalisent pour créer les moyens de maintenir la controverse le plus longtemps possible, en engageant des scientifiques véreux, en déversant de l'argent sale sur des politiques et des... journalistes qui maintiennent le doute et pérennise le mensonge.

Etonnants aussi, les aveux de cet ancien directeur de la recherche chez Philip Morris, qui affirme qu'il était tout à fait possible de produire des cigarettes considérablement moins nocives ou de fabriquer d'inoffensifs inhalateurs de nicotine, mais que tel n'était pas la volonté du groupe. Et pourtant, au-delà de ces révélations, le caractère inédit de ce film n’est pas tant de « sortir des scoops », que de dresser, autour d’une construction implacable, un argumentaire rigoureux, preuves à l’appui. Les industries du tabac sont confrontées aujourd’hui, pour la première fois à un document impitoyable…