Toute la beauté du monde

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Note de production du film

Entretien avec Marc Esposito (issu du dossier de presse du film) :

TOUTE LA BEAUTÉ DU MONDE est adapté d’un roman que vous aviez écrit avant de réaliser Le cœur des hommes. Quelle a été la genèse exacte de ce nouveau film ?
J’ai eu l’idée de TOUTE LA BEAUTÉ DU MONDE en 1989. J’ai d'abord voulu en faire un film. J'ai commencé à écrire un premier scénario en 1994, lors de mon premier voyage à Bali. Le film a failli se faire une première fois, avant de capoter deux ans plus tard. J’ai alors écrit un roman qui est sorti fin 1999 puis j’ai réalisé LE CŒUR DES HOMMES. Mais avant même la sortie du "Cœur", j’ai dit à mon producteur, Pierre Javaux : « Le film que je voudrais faire après, c’est TOUTE LA BEAUTÉ DU MONDE. Il a tout de suite été partant.

L’histoire elle-même a-t-elle beaucoup évolué au cours de ces différentes étapes ?
Non, toute l’histoire m’est venue d’un seul coup : le fait qu’elle ait perdu son mari, qu’un homme tombe amoureux d’elle, qu’ils partent ensemble en voyage, qu’il se passe du temps avant qu’il ne se fasse aimer... J’étais en train de faire tout autre chose – en l’occurrence, un long article sur Dustin Hoffman pour Studio - et cette histoire m’a littéralement traversé la tête. J’ai encore les vingt pages que j’ai écrites d’une seule traite à l’époque. Pourquoi cette histoire-là m’est apparue ? Je n’en sais rien. C’est assez mystérieux et cela ne m’est plus jamais arrivé.

Le titre du film, qui résonne comme une promesse, était-il déjà présent au départ lui aussi ?
Non, le titre est venu assez vite, mais un peu plus tard. En revanche, il y a tout de suite eu cette idée qu’une femme qui souffre va aller mieux parce qu’elle se rend dans un endroit où la nature est éblouissante. Pourtant, à l’époque, même si mes voyages en Asie m’avaient marqué, je ne peux pas dire que mes contacts avec la nature étaient très poussés…

Avez-vous le sentiment que l’écriture du roman a amélioré le film tel qu’il est aujourd’hui ?
Le roman a été une sorte d’approfondissement. Avant d’écrire le livre, j’avais déjà pas mal travaillé sur un premier script - il y avait eu dix versions - je dirais donc que la dramaturgie de l’histoire était en place. Mais un roman fait trois cents pages, un scénario cent. L’écriture du livre a donc enrichi l’histoire et m’a surtout permis de m’approprier encore plus le récit, les personnages, les thèmes.

La relation de Franck et Tina est beaucoup faite de non-dits. Quelles ont été les principales difficultés pour transposer cette relation à l’écran ?
Dès que je me suis mis à écrire le scénario, je me suis rendu compte que je cherchais à exprimer des choses très subtiles que les mots allaient alourdir. Traduire à l'écran l'évolution de Tina, qui va mieux grâce à la beauté du monde, montrer cet homme amoureux, qui ne peut pas trop se déclarer sans être pesant, ce n'était pas évident, je savais que j’allais forcément avoir à mettre en scène pas mal de scènes sans dialogues. C'était le pari du film, et c'était un pari excitant.

Bali joue un rôle essentiel dans le film, celui d’un révélateur. On a même l’impression que cette histoire n’aurait jamais pu arriver ailleurs que sur cette île que Franck qualifie de paradisiaque…
Au départ, Tina était censée effectuer un voyage dans toute l'Asie, de Bali jusqu’en Chine, en passant le Vietnam, la Malaisie, la Thaïlande, etc.. Mais quand j’ai découvert Bali, je me suis rendu compte que cet endroit offrait tous les paysages dont je rêvais : les montagnes, les rizières, les plages, les volcans… Tout ce que j’avais imaginé trouvait ici sa justification. Et puis, cette île a vraiment quelque chose de spécial, une magie, une spiritualité, une beauté qui dégagent une sensation très positive. C’était très important, car "Toute la beauté du monde" commence comme un mélodrame et finit comme une comédie romantique. C’est un autre pari du film : aller du malheur au bonheur en 1h40. Et la passerelle qui permet à cette femme d’aller de l’un à l’autre, c’est la nature de Bali et Franck, qui est son guide.

Comment avez-vous choisi vos deux acteurs, Zoé Felix et Marc Lavoine ?
J’ai toujours eu besoin de trouver d’abord l’interprète de Tina. C’est un personnage que j’ai évidemment pas mal idéalisé, et qui est très défini dans ma tête. Par exemple, Tina ne pouvait pas être une petite blonde, même si elle avait été super jolie. Il fallait que ce soit une grande brune, un peu froide, qui ait l’air forte. Quand j’étais au montage du CŒUR DES HOMMES, Zoé m’émouvait à chaque fois qu’elle apparaissait, même dans des scènes non émouvantes. Je trouvais qu’elle traduisait bien une phrase du livre, qui dit que Tina a "un visage de comédie". Je ne voulais pas d’une actrice "dramatique". Il fallait une actrice qui laisse penser que s’il ne lui était pas arrivé ce malheur, elle serait légère et rayonnante. Pour le personnage de Franck, au début, ça me paraissait étrange de choisir un des comédiens du CŒUR DES HOMMES, et en même temps, je n’avais envie que de ça. Marc Lavoine s'est vite imposé, comme une évidence, quand j'ai réalisé qu'il avait, comme Franck dans le roman, une histoire personnelle, profonde, très forte, avec Bali, depuis vingt ans.

C’est à dire ?
Marc a eu pendant vingt ans, un ami balinais, qui était un peu son maître spirituel, et qui est mort en 1999. Marc n’était pas retourné à Bali depuis. Il y a forcément eu beaucoup de moments pendant le tournage où il s’est senti en connexion avec cet ami, avec cette île. Il était parfois dans une émotion qui dépassait le film.

Qu’ont-ils apporté l’un et l’autre aux deux personnages que vous aviez imaginé ?
Je dirais que, grâce à Marc, Franck est plus doux, plus romantique que dans le roman. Et plus beau, aussi ! C’était important, car je ne voulais surtout pas qu’on croit que Tina se refuse à Franck parce qu’il n’est pas beau. Toutes les femmes du monde craqueraient pour lui, mais elle ne craque pas parce qu’elle a la tête, et le coeur, ailleurs. Je savais que sa beauté physique renforcerait l’histoire. Zoé, à l'écran, est vraiment très proche de la Tina que j’avais imaginée.

Et les autres acteurs ?
En me mettant à écrire le scénario après le roman, les trois autres grands rôles étaient déjà distribués dans ma tête. La première fois que j’ai rencontré Albane Duterc, j’ai pensé qu’elle était Catherine. C’était avant le CŒUR DES HOMMES , et à cette époque, il n’était pas encore question de faire le film. Cela m’a semblé d’une telle évidence que je n’ai jamais cherché une autre actrice. Même chose pour Pierre-Olivier Mornas : je trouve qu’il ressemble assez à Zoé pour jouer son frère, et en plus, c’est à la fois un pote et un super acteur, c'était le choix idéal. Pour Jean–Pierre Darroussin, pareil : en écrivant le script, il était le meilleur choix possible pour jouer Michel. Je lui ai demandé, il m’a fait le plaisir d'accepter.

En termes de production et de mise en scène, on peut dire que TOUTE LA BEAUTÉ DU MONDE est à la fois un gros film tourné en scope et un film extrêmement mobile, façon road movie…
Ces deux dimensions étaient dans le plan de travail. On a tourné quatre semaines en équipe réduite, ce qui nous a permis d’être très itinérants. Puis il y a eu une deuxième partie du film plus posée, toujours à Bali, où on était plus de quatre vingt sur le plateau. C’est un film avec des beaux (plutôt que gros !) moyens, ne serait-ce que le fait de tourner en scope avec deux caméras pendant plus de 60 jours, et en même temps, c’était très rock and roll, parce qu’on faisait vingt plans par jour sur les routes de Bali, dans un pick-up pourri, en improvisant les routes à prendre, tous à moto ! Cela étant, j’ai gardé les goûts qui sont les miens. Toutes les scènes de comédie ont été tournées à deux caméras fixes et j’ai essayé de faire en sorte que ces caméras se fassent oublier. Je n’aime pas la machinerie, les grues, les rails. J’aime filmer les acteurs de face, simplement, sur toute la longueur de la scène. En revanche, je passe beaucoup de temps à faire des prises.

Il y a dans la relation entre les personnages de Franck et Tina une sorte de pudeur et de retenue que l’on retrouve aussi dans la mis en scène…
Je ne me souviens pas m’être jamais dit : "Je veux que ça soit pudique". C'est instinctif. C’est un goût plus qu’une volonté formulée.

Un autre élément essentiel du film, c’est la musique. Si on enlève la musique le film n’est plus le même…
En tant que spectateur, je suis très client des films où il y a de la musique. Les films de Spielberg où il y a de la musique sur 90% du temps, ça me va très bien. Dès la toute première version du scénario, il y a eu des indications de musique précises pour chaque scène. Et au montage, j’apporte carrément ma discothèque !

Dans le film, l’expression "mécaniser" est utilisée pour décrire les manières de Franck qui est d’obtenir ce qu’il veut par la douceur. C’est une expression de votre invention ?
Non, elle est d’un ami à moi qui a beaucoup inspiré le personnage de Michel, que joue Darroussin, et qui a plein d’expressions formidables. Quand Franck dit : "Le non je l'ai déjà, le seul risque que je prends, c’est d’avoir le oui", c’est aussi de lui. Mais au-delà du terme "mécaniser", c’est une expression qui colle bien au caractère de Franck.

C’est presque un modèle de vie…
Obtenir ce que l’on veut par la douceur ? C’est vrai que c’est bien d’y arriver, mais je ne suis pas très comme ça, hélas. Je suis d’une nature plus "pushy". Les Balinais sont comme ça, ils ne se mettent jamais en colère, ils obtiennent ce qu’ils veulent en douceur.

Dans le film, Tina se rebelle contre les marques d’attentions de Franck, contre cette gentillesse qu’elle juge excessive.
Elle n’a pas envie qu'il se fasse des illusions, elle ne veut pas se retrouver en possible double-jeu, ni laisser de place à l’ambiguïté. Mais que faire de l’amour d’un homme ? C’est quand même difficile à rejeter complètement !

Il y a une scène très forte où au moment où elle s’offre à lui, il s’y refuse…
A tort ou à raison, il pense que s’il monte avec elle à ce moment-là, elle va en lui en vouloir et qu’il la perdra à jamais. Dans le roman, il exprime toutes ses interrogations. Il se dit qu’il a peut-être fait une boulette dans la mesure où au moment où elle lui demande de l’amour, il ne lui en donne pas. Mais il ne veut pas qu’elle lui puisse lui en vouloir d’avoir profité d’un moment de faiblesse. Il sait bien qu’elle est trop amoureuse de son mari pour basculer en une nuit. Cette scène-là a toujours existé. Elle est importante car en agissant ainsi, Franck montre à Tina qu’elle peut lui faire confiance…

C’est un film qui va à l’encontre d’une certaine noirceur dominante dans le cinéma français...
Plus je vois des films noirs, plus j’ai envie de faire des films roses ! Même si j’aime des films noirs. Mais il y a un autre élément qui compte beaucoup : lorsque l’on écrit un film, qu’on le tourne, qu’on le monte, on y passe beaucoup de temps. Choisir une histoire positive, cela positive aussi sa propre vie. Passer toute la journée à se demander comment un homme va dire à une femme qu’il l’aime, ce n’est pas pareil que de se demander : comment mon héros va se suicider ?! J’ai envie d'images et de mots qui mettent du soleil dans ma tête.

Dans le film Franck affirme qu'il "croit toujours que demain sera meilleur qu’aujourd’hui", vous partagez son point de vue ?
Absolument, j’ai toujours été comme ça, c'est mon caractère. C’est une phrase qui se trouvait dans la toute première version du script.

Il y a dans TOUTE LA BEAUTÉ DU MONDE, ce qu’on pourrait appeler un "bon esprit" qui se dégage non seulement du film tout entier, mais de chacun des personnages. En ce sens, faut-il y voir une fable ou bel et bien une histoire ancrée dans le réel ?
Pour moi, le film est tout à fait réaliste. Jean-Pierre Darroussin est largement aussi gentil que Michel dans la vie ! Et idem pour Albane, Marc, Zoé ou Pierre-Olivier ! Je n'ai rien inventé, je connais plein de gens gentils, j'évite même de fréquenter ceux qui le ne sont pas. On touche là à ce qui m'a toujours le plus intéressé dans cette histoire : faire rêver, mais avec du réel. Dans ce film, tout existe pour de vrai. Les rizières existent, les volcans existent, les hôtels qu’on y voit existent. Un femme capable d'aimer longtemps un mari perdu, ça existe. Un type capable d’aimer une femme de cette façon, ça existe. J'ai reçu plein de lettres, à la sortie du roman, qui racontaient des histoires similaires. C’est une histoire qui arrive tous les jours dans le monde entier. C'est un film qui peut paraître plus beau que la vie, mais il ne fait que montrer ce que la vie a de plus beau.